Le Film Noir

BODY AND SOUL (Sang et or) – Robert Rossen (1947)

Une tête de boxeur – Charlie (John Garfield) – dont le visage anguleux porte les cicatrices racontant les lieux où elles ont vu le jour. La marque profonde à gauche du menton : Chicago ; la petite griffe à côté : Philadelphie ; l’entaille sur le sourcil droit : Boston. Son amie Peg (Lilli Palmer), qui ne l’a pas vu pendant un an, embrasse ses meurtrissures une à une. « Vingt-et-un combats, dix-neuf K.-O., deux victoires aux points », explique-t-il avec fierté. Un bilan synonyme de belle vie, car chaque victoire lui rapporte un beau paquet d’argent. Et c’est précisément ce qui inquiète son ami et manager Shorty (Joseph Pevney). Il craint que l’avidité de Charlie et les magouilles des promoteurs transforment le boxeur en une « machine à sous », l’éloignant ainsi de sa famille et de ses amis. « Épouse-le le plus rapidement possible, conseille-t-il à Peg, tu es la seule qui ait encore prise sur lui. » le mariage sera ajourné, Charlie ayant la chance d’aller défier le champion du monde en titre.

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

Charlie est issu d’un milieu modeste. À l’époque de la Dépression, ses parents ont un petit commerce qui les nourrit plus ou moins. Quand le père meurt dans une attaque de gangsters et que sa mère demande l’aide sociale, la boxe lui semble le meilleur moyen de faire carrière. Il va donc tenter sa chance sur le ring bien que sa mère lui conseille de n’en rien faire.

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

Comme bien d’es films de boxe, Body and Soul montre l’ascension d’un boxeur qui parvient à  s’extirper de son milieu pauvre grâce au sport et dont l’intégrité est menacée par les matchs truqués. Si le film demeure l’une des œuvres remarquables du genre, c’est grâce à son intrigue composée comme une peinture de milieu réaliste. Rossen décrit la vie des défavorisés dans le Lower Eastside new-yorkais comme lui-même l’a connu dans sa jeunesse : avec des bidons d’essence en flamme, des rues délabrées et des bistrots interlopes où se déroulent des trafics douteux dans la pénombre, autour de tables de billard enfumées. Ici, la boxe n’est pas un prétexte pour narrer la biographie d’un combattant historique. Il ne s’agit pas non plus de porter à l’écran un « chemin de croix » de portée symbolique ou religieuse. Le film de Rossen est la trame crédible sur laquelle se tisse un drame social. On est donc étonné d’apprendre que les scènes de boxe du film font sensation auprès du public. Il faut dire que les mouvements rapides, parfois saccadés de la caméra à l’épaule donnent au film de boxe une nouvelle qualité visuelle et une immédiateté qui influenceront durablement le genre.

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

Un peu comme dans The Killers (Les Tueurs, 1946) avant lui et The Set-Up (Nous avons gagné ce soir, 1949) et Champion (Le Champion, 1949) plus tard, Body and Soul marie le film noir et le sport. La scène d’ouverture déjà donne le ton, plutôt sombre : dans une vue en plongée, le spectateur observe le ring en plein air installé dans le camp d’entraînement de Charlie ; l’ombre d’un sac de sable vacille au clair de lune. Pendant que l’on entend un staccato de violon de mauvais augure, le regard de la caméra se détache du point fixé, traverse la frondaison d’un arbre nu pour s’arrêter sur le visage de Charlie rongé par le cauchemar où se lit le conflit intérieur du héros,

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

John Garfield a lui-même été boxeur et est arrivé au cinéma après avoir triomphé dans le rôle d’un pugiliste au théâtre, Il est très convaincant dans le rôle de Charlie, un puncheur naïf mais aux instincts sûrs, et avec plus de cœur que de tête, un peu à l’image du Rocky du film, éponyme tourné par John G. Avildsen en 1976. Le portrait de caractère est astucieusement soulligné par le motif du tigre, devenu typique du film de boxe. Non seulement Peg brosse de Charlie un portrait le montrant en boxeur avec des jambes de tigre, mais il cite plusieurs fois le célèbre poème de William Blake : « Tigre. tigre, brûlant, brillant, dans les forêts de la nuit. » Sa déclaration d’amour poétique est également une allusion à la force destructive de l’homme et, partant, au crime.

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

Charlie est presque déjà un héros victime de ses obsessions, un thème qui sera porté plus tard par le film noir. Il incarne le prototype du héros rossenien par une ambition juvénile mais incapable de se contrôler et de regarder la réalité en face. Même la mort de ses amis, victimes directes ou indirectes des gangsters, ne lui sert pas da leçon. Sa volonté inflexibles de sortir de la pauvreté le pousse Inexorablement dans les griffes du crime… et dans celles de la scélérate Alice (Hazel Brooks). Dans un des plus beaux plans du film, Charlie s’entraîne avec son sac de sable qui se balance devant les jambes gracieuses d’Alice – un spectacle troublant qui empêche le spectateur – et le boxeur – da se concentrer sur le rythme des coups.

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

Alice n’est pas la femme fatale manipulatrice du film noir, mais plutôt le pendant féminin de l’ambitieux Charlie. Face à elle, Peg, magnifiquement interprétée par Lilli Palmer, est une femme indépendante qui s’impose par son honnête métier d’artiste-peintre, ce qui lui vaut une bienveillance que la mère n’éprouve plus pour Charlie. Ce n’est que vers la fin, au dernier round du combat décisif, que Charlie sauvera son intégrité, se distançant des gangsters et se libérant ainsi de l’influence de son origine et de sa situation sociale.

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

Le dénouement, dont le manque de crédibilité sera souvent critiqué, va à l’encontre de la première intention de Rossen, celle de faire mourir Charlie pour ses idées. Le scénariste Abraham Polonsky, avec lequel Rossen a eu un conflit violent pendant le tournage, trouve qu’un happy end est plus adapté au public. Après avoir tourné puis comparé deux séquences de fin, le réalisateur renonce finalement à la sienne. Le film connaitra un succès fulgurant au box-office. [Film Noir 100 All-Time Favorite – Paul Duncan, Jürgen Müller – Edition Taschen – (2013)]


Body and Soul comporte des éléments rappelant les drames sociaux des années 1930. D’une certaine manière, on peut le considérer comme l’un des derniers films porte-parole du libéralisme avant que la commission d’enquête sur les activités anti-américaines n’écrase ses principaux tenants. Le thème central en est la corruption et les dollars tentateurs sont constamment agités devant les yeux de Charlie Davis. Il ne cessera de rejeter sa mère, sa petite amie et Short y dont l’honnêteté l’importune. C’est finalement la mort de la dernière personne valable autour de lui, Ben, qui va le pousser à se révolter contre les gangsters. La transformation positive finale, dans le sens de l’affirmation de soi, reflète l’idéalisme du metteur en scène, Robert Rossen et du scénariste, Abraham Polonsky.

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

Les images sont d’un expressionnisme relativement sobre mais insistent sur le sentiment de prise au piège de Davis. Ainsi l’usage de la grue qui se déplace lentement au-dessus du ring puis entre par une fenêtre pour montrer Davis couché, mais réveillé, sur son lit. Cette caméra qui traque implacablement le protagoniste devient subjective dans les séquences de combat : tenue à la main. elle plonge sur Davis et son adversaire. soulignant graphiquement la violence aliénante de sa profession. [Encyclopédie du film Noir – Alain Silver et Elizabeth Ward – Ed Rivages (1979)]

BODY AND SOUL (Robert Rossen, 1947)

L’histoire

Charlie Davis, déterminé à sortir de la misère grâce à ses talents de boxeur, s’associe avec joueur et promoteur de combats de boxe, Roberts. Sa quête d’argent et de gloire éloigne de lui ceux qui lui étaient le plus proches. Il rejette Peg, la femme qui l’aime, pour Alice, une amie de Roberts. Il s’écarte aussi de plus en plus de sa mère et reste sourd aux conseils de son fidèle ami, Shorty Polaski, et de son entraîneur, Ben Chaplin. Il va même jusqu’à laisser Roberts provoquer la mort de Short y sans intervenir. Il finira, ultime dégradation, par accepter de participer à un match truqué et de perdre à la demande de Roberts. Quand Ben meurt, Charlie remet en question tout son système de valeurs et fait tout pour remporter la victoire malgré sa promesse, s’opposant ainsi à Roberts et à ses gangsters.


Les extraits

JOHN GARFIELD
Il existe aujourd’hui une légende de John Garfield, et, comme toutes les légendes, celle-ci contient une bonne part de réalité. Personne n’illustra mieux l’approche « naturaliste » que John Garfield. Les metteurs en scène et les caméraman sont régulièrement glorifiés pour avoir créé l’âme du noir, mais ce fut Garfield qui, plus que tout autre, donna aux premiers noirs leur visage et la tonalité rebelle de leurs voix.

LE FILM NOIR
Comment un cycle de films américains est-il devenu l’un des mouvements les plus influents de l’histoire du cinéma ? Au cours de sa période classique, qui s’étend de 1941 à 1958, le genre était tourné en dérision par la critique. Lloyd Shearer, par exemple, dans un article pour le supplément dominical du New York Times (« C’est à croire que le Crime paie », du 5 août 1945) se moquait de la mode de films « de criminels », qu’il qualifiait de « meurtriers », « lubriques », remplis de « tripes et de sang »… Lire la suite



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