Les Actrices et Acteurs

JEAN GABIN : LE FUGITIF

De tous les mythes ayant collé à la peau de Jean Gabin, celui de l’homme traqué fut assurément le plus tenace. Immortalisée par ses chefs-d’œuvre des années 1930, cette figure se fera pourtant plus rare dans la seconde partie de sa carrière.

Le premier grand succès d’un acteur marque à jamais son image. En 1935, celui qui n’est encore qu’un jeune premier en vogue devient une véritable vedette grâce à La Bandera, film de Julien Duvivier dans lequel il incarne pour la première fois un homme pourchassé. Après s’être rendu coupable d’un meurtre, le personnage de Pierre Gilieth gagne l’Afrique du Nord, où il s’engage dans la Légion étrangère. En même temps que la star Gabin naît alors le mythe du héros inlassablement poursuivi par la Loi. Un mythe fortifié deux ans plus tard par Pépé le Moko, nouveau film de Duvivier dans lequel le caïd de la casbah d’Alger s’ingénie à filer entre les doigts de la police. C’est un nouveau triomphe, bientôt suivi par celui de deux films dans lesquels Gabin incarne cette fois un soldat en fuite : dans La Grande illusion, il s’évade d’une prison allemande, tandis que Quai des Brumes en fait un déserteur en partance pour l’étranger. Quant au Récif de corail, qui recycle en 1938 les ingrédients de ces différents succès, il nous montre un criminel traqué par un terrible limier, qui est également à la recherche du personnage joué par Michèle Morgan. Et l’on pourrait ajouter à cette liste déjà longue La Bête humaine et Le Jour se lève, dans lesquels le suicide final de Gabin apparaît comme une ultime échappatoire…

On le voit : sept des quatorze films tournés par Gabin entre 1935 et 1940 font de lui un homme en fuite. Rien d’étonnant à ce que les producteurs d’Hollywood le destinent d’emblée à cet emploi. Dans La Péniche de l’amour, l’acteur joue en 1942 un vagabond qui, accusé d’un meurtre, craint d’être dénoncé. Avant que Gabin ne retrouve Duvivier, exilé lui aussi, pour tourner L’imposteur, un film de propagande dont le héros, qui a tué un agent de police, se fait passer pour un soldat gaulliste afin de s’embarquer pour l’Afrique… En revanche, les films tournés en France après la guerre ne chercheront plus à exploiter cette veine. Et si en 1949 Gabin incarne à nouveau un fuyard dans Au-delà des grilles, le film nous présente en fait un anti-héros ayant beaucoup perdu de sa superbe. Quant à Leur dernière nuit, il donne en 1953 le coup de grâce à la mythologie de Quai des brumes, en plaçant dans la bouche de Gabin une diatribe désabusée contre l’utopie de la fuite vers des horizons lointains : rien ne permet jamais d’échapper à un destin funeste.

Exit, donc, la figure du hors-la-loi qui sème avec panache ses poursuivants. Bien sûr, les nombreux malfrats incarnés par Gabin à partir de 1954 apparaîtront comme des fuyards en puissance, mais aucun d’eux ne se verra véritablement pourchassé. En ce sens, l’ancien forçat traqué par Javert dans Les Misérables restera, en 1958, un cas isolé. Même si, dans son genre, le sympathique retraité incarné dans Les Vieux de la vieilles avère lui aussi « en cavale » lorsqu’il s’enfuie de la maison de retraite où il est censé finir ses jours! Mais de tous les rôles tenus au cours des années 1960 et 1970, aucun ne renouera véritablement avec la mythologie du fugitif. À l’exception du tout dernier : celui du truand qui, dans L’Année sainte, s’évade de prison et s’embarque pour l’Italie. Comme si Gabin, pour sa dernière apparition à l’écran, avait voulu tendre la main au Pierre Gilieth incarné quarante ans plus tôt dans La Bandera[Collection Gabin – Remorques – Eric Quéméré (n°41-42 – 2007)]


JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.


LA BANDERA – Julien Duvivier (1935)
Après avoir tué un homme, Pierre Gilieth s’enfuit et passe en Espagne, où il s’engage dans la Légion étrangère… (…) Dans le cinéma français d’alors, la mode était aux films de légionnaires, et Le Grand Jeu, de Jacques Feyder, avec Pierre Richard-Willm (1934), était déjà un classique. Celui-ci aurait d’ailleurs dû tenir le rôle de Gilieth. Il revint à Gabin.

PÉPÉ LE MOKO – Julien Duvivier (1937)
Des ruelles, un dédale grouillant de vie, où Julien Duvivier filme des pieds, des pas, des ombres portées : la Casbah est un maquis imprenable par la police, où Pépé le Moko (« moco » : marin toulonnais en argot) a trouvé refuge. Ce malfrat au grand cœur (Gabin) s’y sent comme chez lui. Il y étouffe aussi. Quand ses rêves de liberté, sa nostalgie de Paname prennent les traits d’une demi-mondaine, Pépé, on le sait, est condamné…

LA GRANDE ILLUSION – Jean Renoir (1937)
« La Grande Illusion, écrivait François Truffaut, est construit sur l’idée que le monde se divise horizontalement, par affinités, et non verticalement, par frontières. » De là l’étrange relation du film au pacifisme : la guerre abat les frontières de classe. Il y a donc des guerres utiles, comme les guerres révolutionnaires, qui servent à abolir les privilèges et à faire avancer la société. En revanche, suggère Renoir, dès que les officiers, qui n’ont d’autre destin que de mourir aux combats, auront disparu, alors les guerres pourront être abolies : c’est le sens de la seconde partie, plus noire, qui culmine dans les scènes finales entre Jean Gabin et Dita Parlo, à la fois simples et émouvantes.

LE QUAI DES BRUMES – Marcel Carné (1938)
« T’as de beaux yeux, tu sais ! ». D’une simplicité presque banale, ces quelques mots suffisent pourtant à faire ressurgir tout un pan du cinéma français, et avec lui les figures qui l’ont bâti. À commencer par Jean Gabin, dont la célèbre phrase est devenue l’un des signes distinctifs. Les imitateurs du comédien l’ont d’ailleurs tellement galvaudée qu’en revoyant le film, on est presque surpris d’entendre Gabin la murmurer d’un ton si juste. Mais la réplique évoque évidemment aussi celle à qui s’adresse ce compliment, et dont le regard, dans la lumière irréelle du chef-opérateur Eugen Schufftan, brille de manière admirable. 

LA BÊTE HUMAINE – Jean Renoir (1938)
Deux ans après leur première collaboration pour Les Bas-fonds, Gabin et Renoir se retrouvent pour porter à l’écran le roman d’Émile Zola. À la fois drame social et romance tragique, La Bête humaine s’avérera l’un des chefs-d’œuvre de l’immédiat avant-guerre. 

LE JOUR SE LÈVE – Marcel Carné (1939)
Le Jour se lève raconte la destruction d’un homme, d’un homme simple pris au piège, humilié, condamné à mort par un salaud. Il fallait cette architecture rigoureuse, du coup de feu initial du meurtre au coup de feu final du suicide, pour que se mettent en place les mâchoires du piège qui broie François (Jean Gabin). On ne lui laisse pas une chance. Le combat est inégal, il n’y a pas de justice. Un pouvoir aveugle et brutal vient parachever ce que le cynisme de Valentin (Jules Berry) avait commencé : le peloton anonyme des gardes mobiles repousse les ouvriers solidaires et piétine la fragile Françoise (Jacqueline Laurent).

THE IMPOSTOR (L’Imposteur) – Julien Duvivier (1944)
En 1943, la nouvelle se propage parmi les Français d’Hollywood : Gabin et Duvivier, le célèbre tandem de Pépé le Moko, tournent ensemble un film de propagande gaulliste. Une œuvre qui sera diversement appréciée des deux côtés de l’Atlantique.

LEUR DERNIÈRE NUIT – Georges Lacombe (1953)
Pour leurs retrouvailles après le succès de La Nuit est mon royaumeGabin et le réalisateur Georges Lacombe font le pari de mêler mélodrame et film policier. Face à Madeleine Robinson, le comédien y renoue avec son registre d’avant-guerre.

LES MISÉRABLES – Jean-Paul Le Channois (1958)
En 1957, Jean-Paul Le Chanois se voit confier les rênes de sa première superproduction. Une aubaine qu’il doit en partie à Jean Gabin, avec qui il a collaboré quelques mois plus tôt, et qui va lui permettre de signer l’une des plus grandes adaptations du célèbre roman. L’adaptation du chef-d’œuvre de Victor Hugo donne lieu à un tournage fleuve, au cours duquel Gabin a le plaisir de côtoyer des acteurs de la trempe de Bourvil, Danièle Delorme et Bernard Blier. Genèse d’un succès…



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