Les femmes dans le film noir

S’il y a beaucoup de femmes dans le film noir, la plupart n’existent qu’en tandem avec un partenaire masculin. De Double Indemnity (Assurance sur la mort) à Gun Crazy (Le Démon des armes), aussi dominatrice l’héroïne soit-elle, sans un homme d’une stature équivalente l’histoire ne tient pas. Pour qu’il y ait une femme fatale il faut un homme à détruire. Gilda (1946) et Nora dans Nora Prentiss (L’Amant sans visage, 1947) sont les personnages principaux. Dans la construction patriarcale du film noir, on pourrait assumer en simplifiant exagérément que leur talent peut charmer un homme au point d’induire en lui un comportement autodestructeur. Mais comme le démontrent ces deux films, Gilda et Nora sont, elles aussi, victimes d’une société qui met les femmes à la sensualité puissante sur un piédestal tout en les emprisonnant. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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LAURA (Otto Preminger, 1944)  Dans le film noir, le héros développe souvent une obsession pour une dame, la femme fatale, souvent cause de sa chute ou de sa mort. Dans Laura, l’inspecteur Mark McPherson (Dana Andrews) s’endort devant le portrait de la « défunte» Laura Hunt (Gene Tierney) ; à son réveil, il la découvre devant lui en chair et en os.  

Parmi les héroïnes de films noirs, beaucoup sont des victimes. Dans Mildred Pierce (Le Roman de Mildred Pierce, 1945), The Damned don’t cry (Esclave du gang, 1952) et Sudden Fear (Le Masque arraché, 1952), Joan Crawford incarne des femmes qui parviennent à survivre en dépit de la malchance et de la trahison. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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THE WOMAN IN THE WINDOW (1945)  Le doux Richard Wanley (Edward G. Robinson) est fasciné par un tableau puis par son modèle. Sa passion l’entraînera dans des recoins obscurs qu’il aurait préféré ne pas connaître.  

Norah Larkin dans The Blue Gardenia (La Femme au gardénia, 1953) de Fritz Lang et Wilma Tuttle dans The Accused (Les Mirages de la peur, 1949) se défendent en blessant mortellement un prédateur sexuel. Si elles sont toutes les deux finalement acquittées (Norah n’a pas vraiment tué son agresseur), le ressort dramatique des deux histoires repose sur leur impuissance et toutes deux sont sauvées par des hommes compatissants. Dans The Blue Gardenia, les travellings angoissants de Lang décrivent des cercles autour de Norah, suggérant qu’elle ne pourra pas se tirer d’affaire sans aide, seul un homme pouvant l’extirper de ce maelström fatidique. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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NIAGARA (1953)  Bien qu’il existait des restrictions sur ce qu’on pouvait montrer ou pas au cinéma, les femmes fatales parvenaient à transmettre leurs intentions sexuelles. Ici, Rose Loomis (Marilyn Monroe) fait les yeux doux à son mari George (Joseph Cotten), psychologiquement perturbé, qu’elle projette d’assassiner.  

D’autres femmes, comme Paula Alquist dans Gaslight (Hantise, 1944) et Leslie Calvin dans Dark Waters (1946), sont psychologiquement fragiles et victimes de manipulateurs. L’exemple le plus extrême en est sans doute le premier film noir de Joseph H. Lewis, My Name is Julia Ross (1945), dont l’héroïne est droguée, kidnappée et contrainte de prendre une nouvelle identité. No Man of Her Own (Les Chaînes du destin, 1952), adapté du roman de Cornell Woolrich, « I Married a Dead Man » (« J’ai épousé une ombre »), présente le processus inverse, avec une femme déchue à qui on offre la possibilité d’incarner une jeune épouse fortunée. Mais le film étant réalisé par Mitchell Leisen, l’accent porte davantage sur le mélodrame que sur le destin. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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THE BIG HEAT (1953)  Ce doit être l’utilisation la plus flagrante d’un revolver comme symbole phallique. Debby Marsh (Gloria Grahame) est aux pieds de l’ex-flic Dave Bannion (Glenn Ford), prêt à tout massacrer pour venger sa femme assassinée par le syndicat du crime.  

Phantom Lady (Les Mains qui tuent, 1944), adapté une fois de plus d’un roman de Woolrich, est le premier film noir avec un vrai personnage féminin. Comme Kathleen, la secrétaire du détective privé Bradford Galt dans The Dark Corner (L’Impasse tragique, 1946), Carol « Kansas» Richman est le seul être qui se dresse entre son employeur et la chaise électrique. Pour mener sa propre enquête, elle change d’identité et subit les avances d’un musicien lubrique puis les insultes d’une diva brésilienne avant de manquer de peu de finir victime à son tour, Dans The Man I love (1946), qui conjugue des éléments du film noir avec le thème de réadaptation dans l’après-guerre à la manière de Best years of our lives (Les Plus belles années de notre vie) et de Nobody Lives Forever, tous deux de 1946, la chanteuse de night-club Petey Brown doit équilibrer travail, amour, famille et finances, tout en repoussant les avances de son patron gangster. Petey, interprétée par Ida Lupino (qui, en 1953, serait la seule femme à réaliser un film noir de la période classique : The Hitch-hikerLe Voyage de la peur), est aussi stoïque que toutes les héroïnes incarnées par Crawford, aussi déterminée que la « Kansas » d’Ella Raines et aussi débrouillarde que la plupart des héros masculins de film noir. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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THE NAKED KISS (1964)  Dans le film noir, les femmes sont aussi meurtrières que les hommes. Ici, la prostituée Kelly (Constance Towers) tabasse son maquereau et récupère l’argent qu’il lui doit. Tout au long du film, son indignation morale et sa volonté d’agir (elle redonne espoir à des enfants handicapés, tue un pédophile) la placent dans la même position que de nombreux héros masculins de films noirs.

Contrairement à Nora Prentiss, Gilda ou Petey Brown, Lucia Harper dans The Reckless Moment (Les Désemparés, 1949) ne travaille pas dans un night-club. Elle n’a pas de passé trouble. Elle mène une existence confortable dans la bourgade huppée de Balboa en Californie, avec son mari, ses enfants, son beau-père et sa gouvernante, jusqu’à ce qu’un gros pépin vienne frapper à sa porte : sa fille Béa s’est amourachée d’un homme plus âgé, Darby, qui vient de mourir. The Reckless Moment occupe une place à part dans le cycle noir. Son histoire rappelle celles de The Woman in the Window (La Femme au portrait, 1945) et de Detour : une tentative de dissimuler une mort débouche sur un chantage. Naturellement, la différence cruciale est que si son personnage principal est aussi moralement innocent que l’étaient les hommes des deux autres films, il s’agit cette fois d’une femme, dont le mari est en déplacement professionnel et qui doit affronter seule la catastrophe. (Si tous ces éléments figurent dans le roman d’Elisabeth Sanxay Holding, « The Blank Wall », dont le film s’est inspiré, ce dernier faisait partie d’une série dont le héros était un homme, l’inspecteur de police Levy). [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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LEAVE HER TO HEAVEN (1945)  Ellen Berent (Gene Tierney) ne laissera rien s’immiscer entre elle et son mari Richard Harland. Elle ira jusqu’à laisser se noyer Danny (Darryl Hickman), son jeune beau-frère handicapé, et à mettre un terme à sa grossesse en se jetant dans l’escalier.  

Joan Bennett, qui incarne des femmes fatales dans The Woman in the Window et Scarlet Street (La Rue rouge, 1945), interprète ici Lucia Harper comme une mère de famille ordinaire, ni glamour ni fourbe. Un peu comme dans le cas des femmes de Mildred Pierce et de The Accused, l’ironie de sa situation ne vient pas de son innocence mais du fait que, enracinée dans ses valeurs de la classe moyenne, elle n’hésite pas un instant avant de décider de cacher une mort accidentelle. Contrairement à Mildred Pierce, qui protège sa fille Veda bien qu’elle sache qu’elle est devenue une manipulatrice meurtrière sans scrupules, Bea, la fille de Lucia, est une adolescente normale, quoique émotive, et sa relation avec Darby est une erreur de jeunesse. La décision de Lucia de protéger sa famille est motivée par son instinct maternel et est très compréhensible. Face à l’ambition dévorante de Mildred Pierce, qui sacrifie son mariage pour sa réussite professionnelle et l’ascension sociale de sa fille, ou à la paranoïa sexuelle de Wilma Tuttle de dans The Accused, qui mène une existence conditionnée d’universitaire collet monté, Lucia est totalement ordinaire. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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I WANT TO LIVE (1958)  Le film s’inspirait de l’histoire vraie de Barbara Graham, une femme au sens moral discutable, accusée à tort de meurtre et condamnée à la chaise électrique. Susan Hayward remporta un Oscar pour son interprétation du rôle principal.

La mise en scène de Max Ophüls souligne la banalité de son environnement. Contrairement à son film antérieur, Caught (Pris au piège, 1949), où les recoins sombres du manoir de son riche mari semblaient engloutir la malheureuse Leonora Eames, la maison Harper est bien éclairée, compacte et ordonnée. Par ailleurs, les tenues de Lucia, des robes et des tailleurs clairs, sont à la mode mais aux antipodes de l’élégante robe du soir et de l’étole sombre d’Alice Reed quand elle apparaît soudain au docteur Wanley dans The Woman in the Window. Avec ses cheveux courts, son maquillage naturel et l’éclairage qui efface les ombres de son visage, Lucia n’est ni mystérieuse ni inquiétante. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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CAUGHT (Pris au piège) – Max Ophüls (1949) – James Mason, Barbara Bel Geddes

Pourtant, la banalité de son décor ne peut éviter à Lucia son incursion dans le monde du film noir. Martin Donnelly, le maître chanteur qui, tombant amoureux de sa victime, trahit ses acolytes pour lui venir en aide, pourrait suggérer qu’il existe des possibilités de se racheter dans l’univers du noir. De fait, sa fascination pour Lucia n’est pas un comportement réaliste de la part d’un petit truand. En confiant le rôle au suave et très british James Mason, ici à contre-emploi, Ophüls crée une autre anomalie. Donnelly devient un solitaire introspectif, aussi déplacé avec ses complices maîtres chanteurs qu’il l’est avec Lucia, mais néanmoins parfaitement adapté aux besoins de cette dernière. Il aura beau chercher à s’attirer les bonnes grâces de cette mère de famille, c’est un combat perdu d’avance. Instinctivement, inconsciemment, elle se sert de lui. Horrifiée par la mort et la violence qui ont envahi sa petite vie tranquille, elle ne comprend pas que la clef de son salut et de celui des siens se trouve dans ses valeurs, car ce sont elles qui lie Donnelly à elle et le contraindront à se sacrifier. À un certain niveau, la mort de Donnelly est inutile. Puisque ni Lucia ni sa fille Bea ne sont coupables du crime, il meurt uniquement pour leur épargner des ennuis. À un autre niveau, le choc de sa mort fait comprendre à Lucia que son monde ne sera plus jamais pareil et qu’elle ne devra plus rien considérer pour acquis. Alors même que les morceaux provisoirement épars de sa vie se recollent, alors même que tout dans son monde reprend aisément sa place, sa vie ne sera plus jamais ni banale ni ordinaire. [Film Noir – Alain Silver & James Ursini, Paul Duncan (Ed.) – Ed. Taschen (2012)]

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THE RECKLESS MOMENT (1949)  Lucia Harper (Joan Bennett) découvre le cadavre de Ted Darby (Shepperd Strudwick) sur la plage devant chez elle. Sa fille Bea avait une liaison avec cet homme plus âgé et sans scrupules. Persuadée qu’elle ra tué, Lucia se débarrasse du corps.  
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