Le Film français

LE SANG À LA TÊTE – Gilles Grangier (1956)

Drame conjugal sur fond de lutte des classes, le film de Gilles Grangier contribue au renouvellement du registre de Gabin, deux ans après le succès de Touchez pas au grisbi. Adapté du roman magistral de Georges Simenon « Le Fils Cardinaud », il livre un portrait sans concession d’une certaine bourgeoisie de province.

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François Cardinaud est devenu un entrepreneur maritime important de La Rochelle. Il a épousé une femme d’un milieu modeste, à laquelle il a donné tous les agréments de sa richesse. Un dimanche matin, Marthe Cardinaud ne rentre pas après la messe. Bien que le personnage de François Cardinaud ait été socialement et psychologiquement modifié pour s’accorder à la personnalité de Jean Gabin, Le Sang à la tête est une remarquable adaptation de Simenon. On y retrouve le réalisme et les thèmes du roman Le Fils Cardinaud : l’hostilité, la rancune de toute une ville contre un homme isolé, humilié, trompé. Gilles Grangier ajoute une auscultation de la bourgeoisie, dont les règles n’ont pas été observées. Têtu, les dents serrées, Gabin part à la découverte de la vérité de François Car­dinaud. Et on retrouve, dans les bru­mes, les pavés mouillés et le port de La Rochelle, quelque chose du monde de Carné-Prévert. [Jacques Siclier – Télérama.fr (novembre 2021)]

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Il est toujours surprenant de constater comme un acteur peut se voir réduit à un certain type de rôles. Concernant le héros du Sang à la tête, il y aurait ainsi un Gabin d’avant-guerre abonné aux personnages de rebelles (La Bandera, Quai des Brumes, La Grande illusion… ). Puis, à partir des années 1950, un dur à cuire inexorable, qu’il soit truand (Touchez pas au grisbi), policier (Maigret) ou capitaine d’industrie (Les Grandes familles).

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Pourtant, si l’on considère ne serait-ce que les films de Gabin sortis en 1956, on constate à quel point sa palette était bien plus diversifiée. Sous la direction de Julien Duvivier, l’acteur commence par explorer le film noir avec Voici le temps des assassins, dans lequel il incarne le patron d’un restaurant parisien à la mode. Le Sang à la tête lui donne ensuite l’occasion de se couler dans la peau d’un armateur de La Rochelle, avant que Claude Autant-Lara ne s’amuse à casser l’image positive du comédien dans La Traversée de Paris : peintre qu’on qualifierait aujourd’hui d' »anar de droite », Grandgil passe une partie du film à se répandre en ignominies, sur la nature humaine. Si le commissaire qu’incarne ensuite Gabin dans Crime et châtiment correspond davantage à ce que le public attend de lui, il n’en ira pas de même du médecin progressiste dépeint par Jean-Paul Le Chanois dans Le Cas du Docteur Laurent, film que l’acteur tourne à la fin de 1956. Mais une telle diversité ne peut sans doute résister au passage du temps, et ce sont les rôles les plus marquants de Gabin qu’ont aujourd’hui en tête les cinéphiles…

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François Cardinaud est l’un des notables les plus influents de La Rochelle. Armateur, il règne en maître absolu sur le port, où son intransigeance lui vaut de nombreuses inimitiés. Mais en ce dimanche matin, c’est un problème d’ordre domestique qui le préoccupe : alors que toute la famille doit se rendre à la messe, Marthe, son épouse, reste introuvable. Une absence qui a peut-être à voir avec l’apparition dans le port d’un cargo venu d’Afrique…

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Après La Marie du port et La Vérité sur Bébé Donge, Le Sang à la tête offre à Gabin une troisième incursion dans l’univers de Georges Simenon, cet écrivain qu’il apprécie tant. C’est également l’occasion pour l’acteur d’élargir encore un peu sa palette de personnages, en incarnant un « self-made man » qu’une indéniable réussite sociale n’a pas rendu plus heureux. Considéré comme un parvenu par ceux qui l’ont connu simple docker, François Cardinaud est tiraillé entre deux mondes, problématique à laquelle Gabin ne s’était pas encore réellement frotté.

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L’ambition sociale, confinant parfois à l’arrivisme, ne concerne d’ailleurs pas seulement son personnage, mais la plupart de ceux qui l’entourent : la gouvernante Mademoiselle, qui rêve d’un mariage d’argent ; les parents de Marthe, qui n’hésitent pas à mettre à contribution leur gendre ; et plus généralement, tous ceux qui, à La Rochelle, envient l’aisance de Cardinaud. Seule Marthe semble aspirer à autre chose que l’aisance matérielle – mais cette chose, son mari ne semble pas pouvoir la lui offrir…

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Le tournage du Sang à la tête débute le 15 février 1956, pour s’achever deux mois plus tard. Si les intérieurs sont filmés en studios à Paris, la plupart des extérieurs sont réellement tournés à La Rochelle. La présence sur le port d’une célébrité comme Jean Gabin fait évidemment sensation, mais grâce à la simplicité de l’acteur, qui s’est toujours refusé à jouer les stars, les rapports entre l’équipe et la population s’avèrent excellents. L’acteur, grand amoureux de la mer, apprécie de découvrir l’activité des quais, et de plaisanter avec les pêcheurs et les poissonniers. [Collection Gabin – Eric Quéméré – mars 2006]

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Nature à la ville comme à l’écran, droit dans ses bottes, l’acteur achève le film en toute sérénité, en compagnie d’une équipe ad hoc, dont l’assistant-réalisateur Jacques Deray qui fait aussi de la figuration – il campe Alfred le conducteur de car. Au contact du grand comédien, le futur réalisateur de Borsalino, en élève appliqué, prend de sérieuses leçons de cinéma : « C’était un seigneur, confie-t-il. Chaleureux mais pas très causant sur un plateau, il tirait son fauteuil à l’écart. Surtout pas de siège à côté de lui pour que personne ne vienne « l’emmerder ». Il était seul, et il regardait. On pensait qu’il était un peu indifférent à tout ce qui se passait autour de lui mais ce n’était pas vrai : il avait un œil, il observait. » Car les règles du cinéma français sont strictes, les horaires de travail coulés dans le bronze, de douze à dix-huit heures voire dix-neuf heures, six jours sur sept ; depuis longtemps rompu à ce rythme, Gabin n’a jamais failli : chaque jour, il débarque sur le plateau à midi « tête faite » c’est-à-dire maquillé et, selon sa propre expression « texte su » ! Quand ça ne tourne pas rond, il se met en colère, raison sans doute pour laquelle sur ce film, Grangier doit changer à quatre reprises de chef opérateur ; le premier, un Anglais, tombe malade, le second ne reste que huit jours, le troisième ne tient guère plus, c’est le quatrième qui achèvera le film.  [Jean Gabin inconnu – Jean-Jacques Jelot-Bkanc – Ed. Flammarion (2014)]


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Sur le plateau, Gabin prend également plaisir à donner la réplique à Renée Faure qui, dans le rôle de Mademoiselle, partage avec lui plusieurs scènes importantes. Après cette première collaboration réussie, les deux acteurs se retrouveront d’ailleurs pour deux autres films, Rue des prairies et Le Président. Après quelques semaines de montage Le sang à la tête sort à Paris le 10 août 1956. Si les résultats en salles ne seront pas comparables à ceux des grands succès connus par Gabin au cours des années 1950, ils s’avèreront tout à fait honorables pour un film qui prend le risque de montrer l’acteur sous un jour moins glorieux que dans Touchez pas au grisbi ou French Cancan[Collection Gabin – Eric Quéméré – mars 2006]


L’histoire

Ancien débardeur, François Cardinaud (Jean Gabin) est devenu, après trente ans de travail acharné, un armateur important de La Rochelle. Il a sauvé de la ruine Hubert (Henri Crémieux) et Charles Mandine (Léonce Corne), devenus ses associés. Ce dimanche-là, un cargo, L’Aquitaine, ramène Mimile Babin (José Quaglio), un garçon du pays qui n’a pas réussi à faire fortune en Afrique. Mimile retrouve sa sœur, Raymonde (Claude Sylvain), serveuse dans un café, et sa mère, Titine (Georgette Anys), marchande de poissons à la criée. Chez lui, Cardinaud attend que sa femme, Marthe (Monique Mélinand), revienne de la messe. Mais Marthe n’est toujours pas rentrée à l’heure du déjeuner. Inquiet, Cardinaud se rend chez ses beaux-parents, qui végètent dans un quartier pauvre de la ville. Ils ne peuvent le renseigner. Cardinaud va alors chez ses parents, des artisans vanniers, qui ne sont pas habitués à ses visites. Là non plus, aucune trace de Marthe. En ville, on murmure qu’elle a quitté le domicile conjugal pour de bon. La gouvernante des enfants, mademoiselle (Renée Faure), se voit déjà la nouvelle maîtresse de maison.

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Deux jours plus tard, en l’absence de son mari, Marthe repasse chez elle, le temps de prendre une valise. Le soir, sur le port, Drouin (Paul Frankeur), capitaine de L’Aquitaine, apprend à Cardinaud que sa femme est partie avec Mimile Babin, son ancien amoureux. La ville est au courant, mais fait bloc contre l’armateur qu’on déteste à cause de sa réussite. Cardinaud arrache quelques renseignements à Raymonde et s’en prend publiquement à Titine Babin. Il retrouve la trace des amants dans un hôtel, mais arrive trop tard. De retour chez lui, Cardinaud y trouve son père, qui a reçu une lettre de Marthe expliquant qu’elle est mal à l’aise dans ce milieu de nouveaux riches. Se sentant délaissée par son mari, elle a besoin de renouer avec sa jeunesse. Cardinaud fait retirer sa licence à Titine Babin pour l’obliger à dire où est son fils. Il est dans l’île de Ré. Cardinaud prend le bac, mais il est suivi par Drouin, enragé contre Mimile qui l’a dénoncé à la douane. Les deux hommes en viennent aux mains, et Cardinaud assomme Drouin. Il arrive à l’auberge et y trouve Mimile, seul. Marthe est partie prendre le bac pour rentrer chez elle. Cardinaud réussit à la rejoindre et, sans un mot de reproche, revient avec elle à La Rochelle.



JEAN GABIN
S’il est un acteur dont le nom est à jamais associé au cinéma de l’entre-deux-guerres, aux chefs-d’œuvre du réalisme poétique, c’est bien Jean Gabin. Après la guerre, il connait tout d’abord une période creuse en termes de succès, puis, à partir de 1954, il devient un « pacha » incarnant la plupart du temps des rôles de truands ou de policiers, toujours avec la même droiture jusqu’à la fin des années 1970.

SIMENON AU CINÉMA (période : 1932-1980)
Plus encore que Balzac, Dumas, Zola ou Maupassant, c’est Georges Simenon qui est l’écrivain le plus adapté par le cinéma français. Il est un peu pour les metteurs en scène l’équivalent de ce que le roman noir de Chandler ou d’Hammett fut pour ceux de l’Amérique : l’occasion d’un coup de projecteur sur telle ou telle couche de la société, par le biais de l’enquête policière, voire du simple fait divers.

LE TEMPS DES FILMS NOIRS FRANÇAIS
Films frappés d’une certaine sévérité, Manèges, Le Sang à la tête, Une si jolie petite plage, La Marie du port, Panique, Voici le temps des assassins… représentent bien une certaine tendance du cinéma français d’après-guerre : la noirceur.

MICHEL AUDIARD
Le cinéma français a toujours été avide de dialoguistes brillants. Après Jacques Prévert et Henri Jeanson, pendant longtemps, Michel Audiard fut à peu près le seul à tenir cet emploi, qu’il remplit toujours avec le même brio.


Les extraits

LA MARIE DU PORT – Marcel Carné (1950)
Des retrouvailles entre Marcel Carné et Jean Gabin naît un film qui impose l’acteur dans un nouvel emploi et marque sa renaissance au cinéma français. L’association avec Prévert est terminée – même si le poète, sans être crédité au générique, signe encore quelques dialogues de haute volée. Carné adapte un beau « roman dur » de Simenon, tourné in situ, entre Port-en-Bessin et Cherbourg…

LA VERITÉ SUR BÉBÉ DONGE – Henri Decoin (1952)
Si le public de 1952 boude la sortie de La Vérité sur Bébé Donge, le film ne sombre pas pour autant dans l’oubli, et les générations suivantes répareront cette injustice en le considérant comme l’un des titres les plus marquants de la période. Même les pourfendeurs de la fameuse « qualité française », tant décriée par François Truffaut et ses amis des Cahiers du cinéma, se sentiront tenus de faire une exception dans la filmographie d’Henri Decoin pour La Vérité sur Bébé Donge.

LE ROUGE EST MIS – Gilles Grangier (1957)
Sous la couverture du paisible garagiste Louis Bertain (Gabin) se cache « Louis le blond », roi du hold-up flanqué en permanence de Pépito le gitan, Raymond le matelot et Fredo le rabatteur. Un jour, ce dernier « lâche le morceau » à la police ce qui laisse planer le doute sur la trahison de Pierre, le frère du patron. Dès lors, tout s’emballe jusqu’au mortel affrontement avec Pépito. Comme au temps d’avant-guerre, Gabin meurt une fois encore une fois dans cette « série noire » au final tragique.

LE DÉSORDRE ET LA NUIT – Gilles Grangier (1958)
Sorti en mai 1958, ce film de Gilles Grangier met en scène un inspecteur de police qui, pour avoir du flair, n’en est pas moins très éloigné de la rigueur d’un Maigret. L’occasion pour Gabin d’une composition inédite, face à deux actrices d’exception. Tout est osé pour l’époque dans ce polar dur et tendre qui s’ouvre sur le visage en sueur d’un batteur de jazz noir dont le solo enflamme un cabaret du 8e arrondissement.


Portrait : Gilles Grangier

Auteur d’une abondante mais inégale filmographie, fortement critiqué lors de l’avènement de la nouvelle vague, Gilles Grangier a signé d’incontestables réussites dans le domaine du « polar » à la française ou des films d’atmosphère à la Simenon. Après avoir été assistant à la mise en scène, il commence sa carrière en 1943, en dirigeant Noël-Noël dans Adémaï bandit d’honneur. Suivront deux comédies musicales, Le Cavalier noir (1944) et Trente et quarante (1945), écrites pour Georges Guétary et valorisées par des comédiens excentriques (André Alerme) ou des révélations (Martine Carol). Il tourne également Histoire de chanter (1946), avec Luis Mariano.

En 1947, Gilles Grangier aborde un registre plus grave avec Danger de mort, interprété par Fernand Ledoux et considéré à l’heure actuelle comme son film le plus abouti. Il dirige Bourvil dans Par la fenêtre (1947), et de nouveau Georges Guétary dans Jo la Romance (1948) et Amour et Cie (1949). Mais c’est surtout dans l’alliance comédie-drame qu’il exerce le mieux son savoir-faire. Au p’tit zouave (1949), avec François Périer et Dany Robin, illustre bien le genre du film populiste, hommage aux productions des années 1930 auquel s’ajoutent les préoccupations de l’après-guerre. Gilles Grangier confirme ses dons de directeur d’acteurs avec Les Petites Cardinal (1951), où Saturnin Fabre campe le concierge de l’Opéra de Paris avec un fabuleux aplomb. En revanche, toutes les comédies qu’il tourne durant les années 1950 sont bien oubliées aujourd’hui, malgré la présence de Fernandel ou de Bourvil, le couple vedette Dany Robin-Georges Marchal, ou encore François Périer.

Gilles Grangier va atteindre le sommet de sa carrière en tournant durant la même décennie sept films avec Jean Gabin, dont La Vierge du Rhin (1953), Gas-Oil (1955), également avec Jeanne Moreau, Le Sang à la tête (1956), qui marque sa première rencontre avec Michel Audiard. De cette excellente adaptation du roman de Georges Simenon Le Fils Cardinaud, tournée en décors naturels à La Rochelle, le réalisateur restitue avec beaucoup de soin l’ambiance portuaire et la couleur locale. Le Rouge est mis (1957) est plus conventionnel et très représentatif de cette « qualité française » décriée par Truffaut. L’unanimité se fait autour du Désordre et la nuit (1958), film préféré du réalisateur, qui retrouve le rythme des grands films noirs américains, avec un Gabin à contre-emploi. Les deux autres films avec l’acteur seront moins inspirés : Archimède le clochard (1958) et Les Vieux de la vieille (1960), avec pourtant Pierre Fresnay et Noël-Noël. Le Cave se rebiffe (1961), huitième film issu de cette collaboration, marque la consécration d’une équipe gagnante : un dialoguiste inspiré (Michel Audiard) et des monstres sacrés (Françoise Rosay, Ginette Leclerc, Bernard Blier, Martine Carol), tous très en forme, faisant un sort à des répliques « hénaurmes ». Si des critiques négatives l’avaient accueilli à sa sortie, le film a été très réévalué par la suite.

Si l’on excepte un Maigret (Maigret voit rouge, 1963), toujours avec Gabin, ou Sous le signe du Taureau (1968), les films que Gilles Grangier tournera dans les années 1960 ne sont pas très inventifs, malgré la présence de Fernandel ou de Bourvil. On peut citer Le Voyage à Biarritz (1962), dernier film tourné par Arletty, La Cuisine au beurre (1963), L’Homme à la Buick (1967), au scénario un peu plus insolite. Le cinéaste termine sa carrière avec Un cave (1971), avec Claude Brasseur, et Gross Paris (1973). Malgré des moments de grâce, la filmographie de Gilles Grangier demeure bien hétérogène. Elle traduit toutefois un vrai bonheur de filmer, et constitue un précieux document sociologique sur un « milieu » parisien et provincial aujourd’hui disparu.



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