La Comédie musicale

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

Dernier projet d’Ernst Lubitsch, ce film de 1948 réunit la star Betty Grable et le séducteur Douglas Fairbanks Jr dans une romance musicale où l’humour le dispute sans cesse au merveilleux.

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

Lubitsch or not Lubitsch ? – Doit-on considérer That lady in hermine (La Dame au manteau d’hermine) comme la dernière œuvre d’Ernst Lubitsch, grand cinéaste allemand devenu dans les années 20 un grand cinéaste hollywoodien ? Le générique le présente comme l’unique réalisateur du film, mais on sait que Lubitsch, décédant brutalement au cours du tournage, a été remplacé au pied levé par Otto Preminger, et que c’est ce dernier qui a signé la majeure partie des séquences. D’un point de vue purement technique, il est donc difficile de tenir That lady in hermine pour le dernier opus d’une filmographie comprenant des titres aussi brillants que Design for living (Sérénade à trois), Blue beard’s eighth wife (La Huitième femme de Barbe-Bleue) ou To be or not to be (Jeux dangereux). Mais on peut cependant estimer que l’esprit de Lubitsch règne malgré tout sur le film : le maître en a supervisé le scénario (écrit par l’un de ses collaborateurs attitrés), et son remplaçant Otto Preminger a tenté de rester fidèle dans sa réalisation au style pétillant de son aîné. Avec son humour loufoque, ses sous-entendus amoureux, et l’étonnant renversement des rôles masculin et féminin survenant dans l’une des séquences, That lady in hermine présente sans doute suffisamment d’éléments « lubitschiens » pour être vu, en effet, comme le dernier film du cinéaste. [Comédie Musicale – La Dame au manteau d’Hermine – Eric Quéméré – n°57]

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

C’est en 1942 que Darryl Zanuck, patron de la Fox, acquiert  les droits de l’opérette Die Frau im Hermelin. L’œuvre a déjà fait ses preuves, puisqu’elle a donné lieu vingt ans plus tôt à un show de Broadway, avant de se voir transposée à l’écran par les studios First National, qui en tirent une version muette en 1927, puis une comédie musicale en 1930.

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

Zanuck va mettre plusieurs années à lancer le projet, qu’il confie en 1947 à Ernst Lubitsch. Bien qu’il n’ait pas signé de comédie musicale depuis 1934, celui-ci est considéré comme un maître du genre grâce à une série de succès livrés au début du parlant – notamment One Hour with You (Une Heure près de toi) et The Merry Widow (La Veuve joyeuse), deux classiques réunissant Maurice Chevalier et Jeanette MacDonald. Pour tirer un scénario de l’opérette originale, Lubitsch fait appel à Samson Raphaelson, avec qui il a déjà collaboré pour huit films, dont Trouble in paradise (Haute pègre), The Shop around the corner (Rendez-vous) et Heaven Can Wait (Le Ciel peut attendre). Ayant également écrit plusieurs des comédies musicales du cinéaste, le scénariste s’est vu ensuite sollicité par la MGM pour Ziegfeld Follies et The Harvey Girls (Les Demoiselles Harvey).

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

En réunissant Lubitsch et Raphaelson, Darryl Zanuck met donc toutes les chances de son côté. Mais la première version du scénario commence par poser problème à l’organisme chargé de veiller à l’application du fameux Code Hays. il ne faut pas en effet donner l’impression que la jeune mariée Angelina tombe amoureuse du beau Ladislas. La romance de la comtesse et du colonel étant précisément au centre de l’intrigue, Raphaelson va devoir user de sous-entendus et de symboles pour tâcher de suggérer tout de même ce que la censure lui interdit de raconter. En ce sens, l’univers de merveilleux dans lequel s’inscrit le récit, et la ressemblance frappante entre la comtesse et son ancêtre, vont s’avérer bien pratiques… Mais il faut tout de même attendre le mois d’octobre 1947 pour que le scénario soit validé par le bureau de censure.

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

Pourtant tout avait commencé comme d’habitude. Lubitsch avait eu dès 1943 le projet de tourner That lady in ermine d’après « Die Frau in Hermelin », une opérette allemande de 1919. Aussi, très enthousiaste, appelle-t-il Raphaelson, qui sortait d’un travail peu agréable et ne se fait pas prier pour accepter. Les séances coutumières débutent ; Lubitsch a son éternel cigare à la bouche (mais il le mâchonne au lieu de le fumer), interprète tous les rôles, expose ses idées avec conviction. Raphaelson ne tarde pas à s’apercevoir que le scénario ne sera que ce qu’il appelle « du Lubitsch de 1930 réchauffé » ; mais, par compassion sans doute autant que par amitié pour cet homme malade, il se met tout de même au travail, et écrit avec Lubitsch une comédie musicale – la première depuis The Merry Widow  – où se conjuguent féerie et fantaisie. [Jacqueline Natache – Lubitsch – Ed. Edilig (1987)]

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

Au couple Irene Dunne-Charles Boyer, auxquels Lubitsch avait pensé en 1943, ont succédé Betty Grable et Douglas Fairbanks. Le tournage commence en octobre 1947 ; pour Lubitsch il durera trente-six jours, soit un peu plus de la moitié du film. Le lendemain du trente-sixième jour, soit le dimanche 30 novembre 1947, une nouvelle crise cardiaque frappe le cinéaste dans sa maison de Bel-Air. Cette fois, il n’y en aura plus d’autre. Ernst Lubitsch, qui était pour tous ses amis l’image même de la vitalité et pour tout dire de la vie, disparaît à l’âge de cinquante-cinq ans. Le 4 décembre, le tout-Hollywood lui rend hommage au cimetière de Forest Lawn ; sur sa tombe Jeanette MacDonald chante deux chansons dont « Beyond the Blue Horizon », le morceau de bravoure de Monte-Carlo. [Jacqueline Natache – Lubitsch – Ed. Edilig (1987)]

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

Il restait un peu plus de trois semaines de tournage sur That lady in ermine, et Preminger prend la relève. « Lorsque Lubitsch mourut, dira-t-il, on me demanda de terminer That lady in ermine. Je ne pensais pas vraiment que le script fût intéressant, ni le film. Je le terminai, et ce fut tout. » Propos laconiques qui en disent plus que de longs discours. Il est difficile de déterminer la part exacte de Preminger dans la réalisation ; on sait en tout cas qu’il supprima une séquence finale tournée par Lubitsch, et dont celui-ci était très satisfait.

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

A priori, That Lady in ermine était un projet très lubitschion – presque trop. Le cinéaste pouvait-il tout simplement, après l’évolution qu’avaient marquée ses derniers films, revenir ainsi en arrière ? Revenir à l’opérette alors que la comédie musicale, avec Minnelli notamment, avait acquis ses lettres de noblesse ? Revenir aux principautés de fantaisie, au fantastique burlesque de Die Bergkatze et à ses soldats de carton-pâte ? Revenir, après l’inclassable finesse de Cluny Brown (La Folle ingénue), à une femme aux deux visages dont le plus attrayant est celui d’une dévoreuse d’hommes à la Ossi Oswalda ou à la Pola Negri, mais sans, malheureusement, le tempérament de ces dernières ?

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

La réponse est tout entière dans le film, et elle est négative. On comprend que Preminger montre peu d’enthousiasme pour une œuvre qui ne trouve sa justification que dans le passé de Lubitsch. Toutes les tentatives pour adapter les souvenirs de ce passé aboutissent surtout à un climat de clinquant artifice. Le baroque de Die Bergkatze se noie ici dans un technicolor sans poésie – contrairement à celui de Minnelli -, et dans des trucages certainement plus élaborés, mais qui révèlent beaucoup moins d’inventivité et de plaisir que ceux des films allemands. Et même les nombreuses scènes réussies de That lady in Ermine nous en font regretter d’autres, plus achevées encore. [Jacqueline Natache – Lubitsch – Ed. Edilig (1987)]

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)

Ainsi, au début, le récit du mariage très compromis d’Angelina et Mario évoque la brillante ouverture de Monte-Carlo. Mais comment retrouver cette perversité raffinée des premières opérettes ? Et surtout comment la confier à des interprètes qui, malgré leurs qualités, sont aussi dépourvus de charme européen que Betty Grable et Douglas Fairbanks Jr. ? En matière de comédie, les années cinquante préparent la consécration d’acteurs au génie et à l’humour purement américains – tous ceux, entre autres, qu’emploiera cet autre grand disciple de Lubitsch, Billy Wilder : Jack Lemmon, Marilyn Monroe, William Holden, Tony Curtis, Walter Matthau… Dans That lady in ermine, Grable et Fairbanks Jr. sont pris au piège entre deux époques, celle que s’efforce nostalgiquement de ressusciter Lubitsch, et celle vers laquelle s’achemine inévitablement la comédie qu’il a lui-même si largement contribué à créer. Aussi That lady in ermine nous laisse-t-elle l’image douce-amère d’un enchanteur fatigué, s’appliquant à faire jaillir de sa baguette quelques ultimes étincelles. [Jacqueline Natache – Lubitsch – Ed. Edilig (1987)]

THAT LADY IN HERMINE (La Dame au manteau d’hermine) – Ernst Lubitsch (1948)
L’histoire

En 1861, la comtesse Angelina, souveraine de la principauté de Bergame, se marie avec Mario, un baron qu’elle connaît depuis l’enfance. Avant que le mariage ne soit consommé, les hussards du colonel Teglash franchissent la frontière et se dirigent vers le château. Mario fuit. A minuit, les peintures de la galerie des ancêtres reviennent à la vie et leurs sujets demandent à Francesca, l’ancêtre d’Angelina qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, de sauver le château comme elle l’a déjà fait au xvie siècle. Quand Teglash investit le château il est intrigué par ce portrait d’une dame en manteau d’hermine mais pieds nus. Un flash-back nous permet de comprendre ce qui s’est passé il y a 300 ans. Alors que le château était assiégé par un duc hongrois et l’assaut prêt à être donné, Francesca est venu s’offrir à son envahisseur, qui a ensuite ordonné le repli de ses troupes avant de succomber. Francesca a en effet poignardé le duc, sans doute parce qu’elle craignait d’être en train de tomber amoureuse de lui (c’est en tout cas l’explication du majordome).

Déguisé en gitan, Mario revient au château, mais se fait capturer. Teglash, qui n’est pas dupe de son identité, tente de le piéger en lui demandant de jouer un morceau de violon, Mario s’en sort en jouant merveilleusement bien. Teglash propose à Angelina de libérer Mario si elle accepte de dîner avec lui. Angelina ne vient pas et Teglash s’endort. Francesca lui envoie alors un rêve dans lequel il flirte et danse avec Angelina. Le lendemain matin, Teglash se rend compte qu’il a rêvé, mais fait libérer Mario. Ce dernier est jaloux et se demande ce qu’a fait sa femme afin d’obtenir sa libération. Le temps passe, mais Teglash pleure encore la perte d’Angelina. Une nuit, alors qu’il dort, elle arrive et tombe endormie dans une chaise près de son lit. Quand il se réveille en sursaut, Angelina, qui n’est plus avec Mario, lui propose le mariage.

Fiche technique du film

ERNST LUBITSCH : CRÉATEUR DE STYLE
Ernst Lubitsch est l’un des grands stylistes du cinéma américain. Sa renommée internationale, il la doit à ce que l’on a depuis baptisée la « Lubitsch’s touch », un style brillant où se mêlent l’allusion subtile, l’élégance et le brio des dialogues et de la mise en scène, la satire ironique. et légère des faiblesses de la société, plus spécialement dans les rapports entre hommes et femmes.

CLUNY BROWN (La Folle ingénue) – Ernst Lubitsch (1946)
A la fin de l’année 1945, Lubitsch, qui avait rencontré de graves problèmes de santé, est autorisé par son médecin à reprendre son poste derrière la caméra. Cluny Brown (La Folle ingénue) est adapté d’un roman populaire à succès de Margery Sharp – source qui n’a rien de commun avec les pièces hongroises dont Lubitsch est friand.

THE SHOP AROUND THE CORNER (Rendez-vous) – Ernst Lubitsch (1940)
En 1939, Lubitsch parlait de la nécessité de faire des films en rapport avec  » le monde réel ». En 1940, il tourne sur quatre semaines et avec moins de 500 000 dollars The Shop around the corner, dont il dira : « Pour la comédie humaine, je n’ai rien produit d’aussi bon…  Je n’ai jamais fait non plus un film dans lequel l’atmosphère et les personnages étaient plus vrais que dans celui-ci » 

ANGEL (Ange) – Ernst Lubitsch (1937)
Dans une maison de rendez-vous parisienne, Anthony Halton rencontre une très belle et mystérieuse jeune femme, qui s’enfuit à la fin de la soirée. Plus tard, à Londres, il retrouve l’inconnue sous les traits de la respectable lady Maria Barker, épouse de lord Barker, homme politique très occupé. Maria est sur le point de suivre Anthony pour toujours ; mais lord Barker apprend la vérité et survient à temps pour persuader sa femme de revenir près de lui…

ONE HOUR WITH YOU (Une Heure près de toi) – Ernst Lubitsch (1932)
Sortie aux États-Unis en mars 1932, la quatrième comédie musicale de Lubitsch confirme l’attrait exercé sur le public par Jeanette MacDonald et le titi parisien Maurice Chevalier. 

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