Le Film étranger

HOW TO MARRY A MILLIONAIRE (Comment épouser un millionnaire) – Jean Negulesco (1953)

La performance de Marilyn Monroe dans un rôle comique est deux fois plus réussie encore dans How to marry a millionaire (Comment épouser un millionnaire) de Jean Negulesco, le troisième film qu’elle a tourné en 1953. Elle est Pola Debevoise qui n’arrête pas de se cogner dans les murs parce qu’elle pense qu’aucun millionnaire digne de ce nom ne voudra épouser une fille qui porte des lunettes. Negulesco avait compris que le véritable soupirant de Pola était la caméra elle-même, qui la terrorisait, comme le suggère le biographe Donald Spoto, mais l’excitait aussi d’une manière assez secrète et créait « une histoire d’amour dont personne ne se rendait compte autour d’elle. C’était un langage fait de regards, une intimité interdite… L’objectif devenait son public».

How to marry a millionaire est la quintessence du cinéma des années 1950. Trois splendides chercheuses d’or, Betty Grable, MM et Lauren Bacall, qui tirent le diable par la queue, partagent un appartement à Manhattan et espèrent trouver des hommes riches et vieux qui les épouseront. Les trois Cendrillons cherchent de l’argent, mais elles se marieront quand même par amour. Dans l’Amérique de cette époque, les femmes peuvent comploter, échafauder des plans très culottés, mais elles doivent à la fin de l’histoire devenir de dévouées épouses au foyer. [Marilyn, la dernière déesse – Jerome Charyn – Découvertes Gallimard Art ; Ed. Arts (2007)]


« Les hommes préfèrent les blondes, mais dédaignent les myopes » : c’est ce dont est intimement persuadée Pola dans How to marry a millionaire. On a souvent rapproché les complexes du personnage avec ceux de la véritable Marilyn, elle aussi toujours inquiète quant à ses capacités de séduction. Mais, plus que cet effet miroir entre l’actrice et son rôle, ce que nous dévoile la romance pétillante de Jean Negulesco, ce sont surtout les surprenantes aptitudes de Marilyn pour la comédie. Certes, Monkey Business (Chérie, je me sens rajeunir) et Gentlemen Prefer Blondes (Les hommes préfèrent les blondes) jouaient déjà la carte de l’humour, et l’actrice, à ses débuts, avait même tenu un petit rôle dans Love Happy (La Pêche au trésor), des Marx Brothers. Mais, cette fois, le rire ne naît plus seulement de la drôlerie des situations ou de la virtuosité des dialogues: c’est Marilyn elle-même qui le suscite en incarnant avec un réjouissant premier degré l’irrésistible Pola, casse-cou malgré elle – et grande lectrice ! Dans la vie aussi, la comédienne savait se montrer pleine d’humour. Un trait de caractère que son extraordinaire beauté a bien souvent éclipsé…

Au cours de l’année 1953, la 20th Century Fox s’apprête à lancer la plus grande innovation technique depuis l’apparition de la couleur : le Cinémascope, nouveau format d’image que le public pourra bientôt découvrir dans un péplum, The Robe (La Tunique). Selon le grand manitou du studio, Darryl Zanuck, il s’agit là de l’unique moyen de sauver les salles de cinéma face à la concurrence grandissante du petit écran.

Afin de convaincre les exploitants de s’équiper de nouveaux projecteurs, Zanuck affirme même que tous les films de la Fox seront désormais tournés « en scope ». Mais si tout le monde s’accorde à louer l’utilisation de cette image tout en largeur pour les films à grand spectacle, reste à prouver que des films aux intrigues plus intimes peuvent eux aussi tirer profit de l’écran extra large… Cette lourde responsabilité échoit à Jean Negulesco. Sans même attendre la sortie de The Robe, Zanuck confie au réalisateur de Johnny Belinda le projet How to marry a millionaire, une comédie légère écrite par Nunnally Johnson d’après plusieurs pièces à succès de Broadway. Sur le plan de la mise en scène, le défi consiste à organiser le cadre en filmant non plus seulement des paysages majestueux, mais aussi – et surtout – trois jeunes femmes bien décidées à séduire un magnat du pétrole. Trois stars « bigger than life » sont donc chargées d’occuper l’écran aux moyens de leur impeccable plastique : Lauren Bacall, Betty Grable et Marilyn Monroe. Laquelle hésite d’abord à accepter le rôle, demandant notamment à Negulesco quelle est la « motivation » de son personnage. À l’époque, Marilyn est encore sous la coupe de sa coach Natasha Lytess, qui cherche à lui faire adopter un jeu plus intellectualisé…

Lors du tournage, Lytess se fait comme d’habitude détester de l’équipe en poussant Marilyn à réclamer sans cesse des prises supplémentaires, alors même que sa protégée fait tout simplement merveille dans le rôle de Pola. Exaspéré, Negulesco finit un jour par interdire de plateau l’encombrante répétitrice. Mais, dès le lendemain, Marilyn obtient qu’elle soit réintégrée, avec en plus une augmentation de salaire ! Comme le raconte le cinéaste dans ses mémoires, Marilyn avait en fait une peur maladive de la caméra, « mais, une fois devant, une histoire d’amour extraordinaire se déroulait en secret entre elle et l’objectif. Une histoire d’amour dont personne autour d’elle n’avait conscience – réalisateur, caméraman, preneur de son. C’était un langage de regards, une intimité secrète. Il fallait attendre le montage du film pour que cette histoire d’amour nous soit révélée. L’objectif était le public ». Malgré les frictions avec Lytess, Negulesco s’entend très bien avec Marilyn, dont il devient même l’ami.

Avec trois stars rivalisant de beauté, l’affiche de How to marry… constitue bien sûr une aubaine pour les échotiers de la presse à scandale. Malheureusement pour eux, le crêpage de chignons tant attendu n’aura pas lieu. Même l’exigeante Lauren Bacall, dont le professionnalisme est pourtant bien connu, fait preuve d’indulgence envers les retards et autres caprices de Marilyn : « Il fallut souvent refaire une scène quinze fois ou davantage. Pas facile, et souvent irritant ! Malgré tout, je ne détestais pas Marilyn. Elle n’était ni méchante, ni garce. Il y avait en elle quelque chose de triste – une sorte d’appel – un manque de confiance dans les autres, un malaise. Elle ne faisait aucun effort pour être agréable, et pourtant elle l’était. » Mais les langues de vipères surveillent surtout l’attitude de Betty Grable. Celle-ci avait vu en effet le rôle de Gentlemen Prefer Blondes lui échapper au profit de Marilyn, à qui la production pouvait imposer un cachet bien inférieur au sien. Mais aucun ressentiment ne se fera jour entre les deux femmes, Betty déclarant même à sa jeune collègue : « Ma chérie, j’ai eu mon temps, maintenant c’est ton tour », Quand, à la fin du tournage, Betty Grable rompt brutalement son contrat avec la Fox, dont elle fut longtemps la vedette, son bungalow est attribué à Marilyn. Contrairement à ce que lui demandent alors certains photographes, celle-ci refuse de poser devant la porte qui mentionne encore le nom de son amie…

How to marry… multiplie les clins d’œil au parcours de ses trois stars. Lors du défilé, Marilyn présente ainsi une tenue sertie de diamants, dont la vendeuse rappelle qu’ils sont « les meilleurs amis d’une femme », en référence à la célébrissime chanson de Gentlemen Prefer Blondes. Et, dans l’avion, elle lit un roman intitulé Meurtre par strangulation, qui renvoie à la mort de son personnage dans Niagara… De son côté, Lauren Bacall affirme aimer les hommes mûrs, comme « ce vieil acteur dans African Queen« , c’est-à-dire Humphrey Bogart, son mari à la ville ! Quant à Betty Grable, elle évoque dans la scène du chalet le musicien Harry James, auquel elle a été mariée dans la vie…

Le 4 novembre 1953, Marilyn revêt une sublime robe couverte de perles pour se rendre, en compagnie de Lauren Bacall et d’Humphrey Bogart, à l’avant-première de How to marry…. C’est une foule en délire qui l’attend devant le cinéma, et elle aura toutes les peines du monde à se frayer un chemin jusque dans la salle où, cette fois, c’est le tout Hollywood qui lui réserve un triomphe. Ignorant encore que, dès le lendemain, le formidable succès du film fera définitivement d’elle la star numéro 1 de la Fox, Marilyn goûte alors à l’ivresse de la réussite. A la réception donnée chez les Negulesco, elle confiera même : « c’est la plus belle soirée de ma vie. C’est comme lorsque j’étais petite et que je rêvais qu’il m’arrivait des choses merveilleuses. Maintenant, elles sont arrivées. »


La séquence la plus réjouissante de How to marry a millionaire a lieu dons la « powder room », expression que l’on serait tenté de traduire par « poudrière » en voyant les trois héroïnes y aiguiser des appâts aussi explosifs ! Mais, plus encore que cet assaut de charmes face ou miroir, ce sont les pitreries de Marilyn qui rendent le passage inoubliable. Dons le rôle de Pola, magnifique myope qui préfère ne rien voir plutôt que d’être vue portant des lunettes, elle révèle en effet un sens de la comédie jusqu’alors insoupçonné. Parallèlement au tournage, Marilyn suit en ce printemps 1953 les cours de Lotte Goslar, célèbre mime allemande qui incite ses élèves à exploiter toutes les potentialités de l’expression corporelle. Une direction évidemment opposée aux méthodes très cérébrales de Natasha Lytess, mais qui aide sans doute beaucoup Marilyn à se laisser aller dans le film à une prestation aux limites du burlesque. Dès son entrée dans le restaurant chic où elle retrouve ses acolytes, elle se livre à un hilarant numéro dans la veine de ceux de Chaplin ou de Buster Keaton en suivant un serveur qu’elle prend pour son cavalier, ou en heurtant le maître d’hôtel. Plus tard, après s’être repoudré le nez, Pola se contemple dans les grandes glaces du boudoir : l’image démultipliée est alors celle d’une sublime déesse de l’amour. Mais, l’instant d’après, la déesse se cogne piteusement dans le mur ! Il fallait assurément beaucoup d’humour à Marilyn pour accepter de tourner ainsi en dérision son tout récent statut d’idole de l’écran… [Marilyn Monroe – Les légendes d’Hollywwod – Eric Quéméré – M6 Interactions (2004)]


Les extraits

MARILYN MONROE
Mélange explosif de candeur et de sensualité débordante, Marilyn Monroe est une actrice proche du génie. Sous le maquillage et les atours, elle restait une « petite fille ». Elle ne ressemblait à personne…


ALL ABOUT EVE (Ève) – Joseph L. Mankiewicz (1950)
Le 23 mars 1950, les Academy Awards (Oscars) sont décernés pour les films sortis l’année précédente. Joseph L. Mankiewicz est l’un des grands triomphateurs de la soirée, puisqu’il obtient, pour A Letter to Three Wives (Chaînes conjugales), l’Oscar du meilleur scénario et celui de la meilleure mise en scène de l’année. C’est une véritable consécration. Trois semaines plus tard, il commence le tournage d’All About Eve, le film le plus célèbre de sa période Fox

THE MISFITS (Les désaxés) – John Huston (1961)
Après son divorce, Roslyn rencontre Gay, un cow-boy désabusé qui lui propose de partir à la campagne. Une fois au vert, ils retrouvent Perce, un champion de rodéo aussi fêlé qu’eux. Roslyn comprend alors avec horreur que les hommes ne sont là que pour tuer des chevaux sauvages… Arthur Miller a composé la partition de cette tragédie pour son épouse, Marilyn Monroe, qu’il s’apprêtait à quitter. Autobiographie se confond ici avec autodafé. Alors que l’écrivain ne frémit plus devant sa femme mythique, il lui offre paradoxalement le plus beau rôle de sa vie.

CLASH BY NIGHT (Le Démon s’éveille la nuit) – Fritz Lang (1952)
Clash by night est un film au scénario sans prétention, mais la banale histoire du triangle amoureux est rehaussée par l’étude subtilement graduée des personnages complexes qui ne sont jamais manichéens. Barbara Stanwyck, dans le rôle de Mae, campe une femme libre au passé douteux, trompant son mari, mais douée d’une grande liberté d’imagination et capable de reconnaître les failles de son propre système.

LET’S MAKE LOVE (Le Milliardaire) – George Cukor (1960)
Le titre original de cette comédie musicale, Let’s make love, signifie Faisons l’amour ! Si l’amour a effectivement une belle part dans Le Milliardaire, le tournage du film fut pourtant semé d’embûches de toutes sortes, et les critiques se montrèrent bien injustes à sa sortie.

SOME LIKE IT HOT (Certains l’aiment chaud) – Billy Wilder (1959)
Nobody’s perfect ! (personne n’est parfait !). Et voilà gravée à jamais la plus célèbre réplique de dialogue du cinéma mondial avec les « Bizarre, bizarre » de Jacques Prévert ou les « Atmosphère, atmosphère ! » d’Henri Jeanson ! Cette phrase est le triomphe de l’équivoque et de l’ambiguïté, armes absolues de subversion pour Billy Wilder qui, dans ce jeu du chat et de la souris avec la censure (terme générique englobant toutes les ramifications morales et économiques d’un système social), va ici peut-être encore plus loin, avec plus d’audace, que dans The Seven yeay itch .

MONKEY BUSINESS (Chérie, je me sens rajeunir) – Howard Hawks (1952)
Quinze ans après le triomphe de Bringing up Baby (L’Impossible Monsieur Bébé), Howard Hawks et Cary Grant renouent avec le ton résolument décalé de la « screwball comedy ». Mais le film fera également date pour avoir enfin révélé au grand public une certaine Marilyn Monroe.

BUS STOP (Arrêt d’autobus) – Joshua Logan (1956)
S’il ne lui valut pas même une nomination aux Oscars, le rôle de Cherie reste aujourd’hui encore considéré comme l’une des meilleures prestations de Marilyn, dans un film qui marquait en outre la prise d’indépendance de la star vis-à-vis des pontes d’Hollywood.

THE SEVEN YEAR ITCH (Sept ans de réflexion) – Billy Wilder (1955)
Après avoir réalisé Sabrina en 1954, Billy Wilder enchaîne avec une commande de la compagnie Fox à laquelle Paramount l’a loué : The Seven year itch (Sept ans de réflexion), adaptation d’une pièce à succès de George Axelrod. Dans ce film , Marilyn Monroe incarne l’essence même de ce mélange unique de sexualité et d’innocence qui l’a caractérisée tout au long de sa carrière. La célébrité de ce film tient à son interprète et à la scène de la bouche de métro où sa robe se relève haut sur les cuisses.

NIAGARA – Henry Hathaway (1953)
Tourné au pied des plus célèbres chutes du monde, le dix-huitième film de Marilyn lui permet d’accéder enfin au statut de star. Magnifiquement filmée par le vétéran Henry Hathaway, la comédienne y prouve qu’il va falloir désormais compter avec elle.

THERE’S NO BUSINESS LIKE SHOW BUSINESS (La Joyeuse Parade) – Walter Lang (1954)
Hommage au génie du compositeur Irving Berlin, dont les chansons parsèment le film, There’s no business like show business (La Joyeuse parade) a également pour but de mettre en valeur les talents scéniques de Marilyn. Et ce, malgré les réticences de la star à se lancer dans un tel projet.

THE ASPHALT JUNGLE (Quand la ville dort) – John Huston (1950)
Rendons hommage à ces messieurs, et en particulier à John Huston, pour leur magnifique travail ! Dès le tout premier plan, dans lequel la caméra suit un voyou en maraude qui se faufile entre les immeubles pour semer une voiture de police dans la grisaille humide de l’aube, ce film laisse entrevoir, sous des dehors aussi implacables et lisses que l’acier, la présence de tout un monde de personnalités déviantes et de criminels Invétères. 

GENTLEMEN PREFER BLONDES – Howard Hawks (1953)
Ce premier rôle de Marilyn dans une comédie musicale lui permit de révéler l’incroyable potentiel artistique qu’elle avait en elle: jouer, chanter, danser… Elle mit un tel cœur à démontrer ces qualités, et dépensa une telle énergie à les travailler que ce film est resté célèbre.

DON’T BOTHER TO KNOCK (Troublez-moi ce soir) – Roy Baker (1952)
« Vous n’avez encore jamais rencontré ce genre de fille» scandait en juillet 1952 la campagne de presse de Don’t bother to knock à propos du rôle inquiétant tenu par Marilyn dans le film. Avec le recul, on serait tenté d’ajouter que l’on n’a pas non plus rencontré depuis lors « ce genre de fille » dans la filmographie de la star. Car le personnage de Nell Forbes, baby-sitter occasionnelle affligée de graves troubles mentaux, s’avère aux antipodes du registre outrageusement glamour qui sera par la suite celui de Marilyn.



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