Rusty Parker fait partie d’une troupe de danseuses qui se produit dans un modeste cabaret de Brooklyn. mais elle a de l’ambition, et lorsque l’une de ses partenaires annonce qu’elle va tenter sa chance dans un concours de mannequin, Rusty se dit qu’elle devrait s’y présenter elle aussi. Même si cela risque de poser problème à Danny McGuire, le directeur du cabaret, qui est amoureux d’elle et qu’elle aime en retour… Œuvre charnière de la comédie musicale, Cover Girl de Charles Vidor marque l’accession au rang de stars de Rita Hayworth et de Gene Kelly, lequel s’avère en outre un formidable chorégraphe.

Pour un historien de cinéma, l’un des éléments les plus marquants de Cover girl est assurément le conflit de générations qui a marqué son tournage en 1943, même si cet affrontement n’a peut-être pas été perçu comme tel à l’époque. Une grande partie de l’équipe est en effet composée de vétérans du cinéma, qu’il s’agisse du réalisateur Charles Vidor, du chef opérateur Rudolph Maté, du compositeur Jerome Kern ou du parolier Ira Gerswhin. Quant aux chorégraphes Seymour Felix et Val Raset, ils sont nés respectivement en 1892 et 1900. Le décalage est donc grand entre leurs goûts et ceux de deux nouveaux venus : Gene Kelly, âgé de trente-et-un ans au moment du tournage, et Stanley Donen, qui n’en a même pas vingt.

Si les numéros mis au point par Felix et Raser s’inscrivent dans une double tradition – celle des revues de Broadway (The Show Must Go On, Sure Thing… ) et des films musicaux de Busby Berkeley (Cover Girl) – les séquences chorégraphiées par Kelly et Donen font preuve d’une grande modernité, en faisant notamment descendre le personnages de leur piédestal pour danser dans la rue. On sait que ce style « révolutionnaire », ébauché dans Cover Girl, fera plus tard le succès de films comme On the town (Un jour à New York) et Singin’ in the rain (Chantons sous La pluie)…

Mis en production en 1942, Cover Girl est ce que les Américains appelle un « vehicle movie », c’est-à-dire un film dont le but principal est de mettre en valeur un comédien : en l’occurrence Rita Hayworth, dont Harry Cohn, le patron de la Columbia, a décidé de faire une star. À l’époque, l’actrice a déjà tourné trois comédies musicales, dont deux face à Fred Astaire.

Après de nombreux remaniements du scénario, les prises de vues commencent en 1943 sous la direction du vétéran Charles Vidor – mais sans comédien principal. En effet, Harry Cohn n’arrive pas à se décider sur le choix de l’acteur devant incarner Danny. Arthur Schwartz, le producteur délégué, propose le nom de Gene Kelly, une vedette de Broadway qui vient d’entamer une carrière au cinéma, mais il s’entend répondre que celui-ci est « trop petit ». Cependant, le tournage avançant dangereusement, Cohn se résout à emprunter Gene Kelly à la MGM.

L’acteur, qui a obtenu de chorégraphier certaines séquences, ne vient pas seul : il est accompagné d’un certain Stanley Donen, danseur de 19 ans avec qui il a travaillé à New York. Découvrant les numéros déjà filmés, Kelly et Donen sont consternés. Pour ces jeunes gens ambitieux, le travail effectué par Seymour Felix et Val Raser, les chorégraphes officiel du film, appartient au passé. Le tandem s’empresse donc de rectifier le tir dans les séquences qui leur sont confiées : les chansons « Put Me to the Test », « Make Way for Tomorrow », et la célèbre danse de l’Alter Ego.

Pour cette scène, Kelly et Donen décident d’exprimer le conflit intérieur de Danny en le confrontant à son double. Une idée qui nécessite un tour de force technique : après avoir filmé une première fois la danse du « vrai » Danny, il faut en effet filmer celle de son double en synchronisant exactement les mouvements de caméra, tandis que Kelly danse dans le décor recouvert de drap noir… La surimpression des deux prises créera ensuite l’illusion.

« Je voulais faire quelque chose qui ne pouvait être fait au théâtre. J’aurais pu traduire le conflit psychologique du héros assez facilement sur scène, avec de simples contorsions et une chute sur le plancher. Mais je pensais qu’il fallait trouver un langage différent sur un écran. Si sur scène j’avais fait mine de décoller pendant une minute en faisant un clin d’œil au public, cela aurait suffi. Dans un film, ça n’avait pas de consistance, il fallait que nous nous envolions réellement. C’est en faisant mon métier que j’ai peu à peu appris à travailler avec les caméras, pour faire coïncider un art à trois dimensions avec un médium à deux dimensions. » Gene Kelly

Réalisée sans l’aide de Charles Vidor, qui la jugeait impossible à exécuter, la séquence de l’Alter Ego va grandement contribuer à l’accueil enthousiaste suscité par le film à sa sortie, au printemps 1944. Car Cover girl dépasse de beaucoup les attentes d’Harry Cohn en devenant non seulement l’un des plus gros succès de l’année, mais en faisant de Rita Hayworth une véritable star – promotion qui vient s’ajouter pour elle à son mariage avec Orson Welles, célébré pendant le tournage.

Gene Kelly, accédant lui aussi au rang de vedette, a la satisfaction de voir sa cote monter en flèche à la MGM, où, à l’exception d’Arthur Freed, on ne croyait guère en lui jusque-là. Enchaînant avec Anchors aweigh (Escale à Hollywood), l’acteur va rapidement devenir l’un des fers de lance du studio… Enfin, la chanson « Long Ago and Far Away », composée comme la plupart des morceaux du film par Jerome Kern et Ira Gerswhin, devient aussitôt un « tube », grâce à l’interprétation de crooners à la mode comme Bing Crosby et Dick Haymes… [Comédie Musicale – Cover Girl – Eric Quéméré – n°35]



Alors que dans Gilda, tourné deux ans plus tard avec Rita Hayworth et Glenn Ford sur un scénario également de Marion Parsonnet, Charles Vidor réussira à créer un climat trouble et ambigu, le cinéaste se contente ici de se conformer à une intrigue conventionnelle qui s’achève – une habitude de la comédie américaine – par la fuite de la mariée au pied de l’autel…

Rita Hayworth, qui interprète un double rôle – celui de l’héroïne et de sa grand-mère – ce qui lui permet de retrouver l’atmosphère nostalgique de The Strawberry Blonde et de My Gal Sal, a épousé au cours du tournage, le 7 septembre 1943, Orson Welles. Au grand mécontentement d’Harry Cohn, le grand patron de la Columbia qui redoutait les idées du nouveau wonder boy d’Hollywood. Quatre ans plus tard, Welles dirigera Rita Hayworth dans La Dame de Shanghai. [La comédie musicale – Patrick Brion – Edition de la La Martinière (1993)]




L’histoire…
Rusty Parker (Rita Hayworth ) danse et chante dans un petit night-club de Brooklyn qui appartient à son ami, Danny Mc Guire (Gene Kelly). Un jour, elle est découverte par l’éditeur d’un magazine à la recherche de nouveaux visages. C’est le premier pas vers une grande carrière à Broadway. Pourtant l’éditeur, John Coudair (Otto Kruger), voit en la belle jeune fille, bien plus qu’un modèle d’un jour. Rusty lui rappelle son grand amour, Maribelle. Séduite par la richesse de Coudair, Maribelle avait jadis accepté de l’épouser lorsque, soudain, devant l’Autel, elle s’était aperçue qu’elle en aimait un autre. Elle l’avait donc laissé devant l’Autel et s’était enfuie. Une fois Rusty devenue célèbre grâce à son visage paru en couverture de « Vanity Magazine », l’ancienne histoire semble se répéter étrangement. Nœl Weathon (Lee Bowman), producteur et ami de Coudair, propose à Rusty de devenir la vedette d’une revue à Broadway. Eblouie par la gloire, Rusty se détache de Danny, elle quitte Brooklyn pour aller vivre dans l’univers des Starlettes, puis elle sombre dans l’alcoolisme. Pendant ce temps, Danny participe à l’effort de guerre en divertissant les troupes, lorsqu’il apprend le mariage de Rusty…

LA COMÉDIE MUSICALE
La comédie musicale a été longtemps l’un des genres privilégiés de la production hollywoodienne, et probablement le plus fascinant . Né dans les années 1930, en même temps que le cinéma parlant, elle témoigna à sa manière, en chansons, en claquettes et en paillettes, de la rénovation sociale et économique de l’Amérique. Mais c’est dix plus tard, à la Metro-Goldwyn-Mayer, que sous l’impulsion d’Arthur Freed la comédie musicale connut son véritable âge d’or, grâce à la rencontre de créateurs d’exception (Vincente Minnelli, Stanley Donen) et d’acteurs inoubliables (Fred Astaire, Gene Kelly, Judy Garland, Cyd Charisse, Debbie Reynolds). Par l’évocation de ces années éblouissantes à travers les films présentés, cette page permet de retrouver toute la magie et le glamour de la comédie musicale.
Programme musical (sélection)
Music by Jerome Kern
Lyrics by Ira Gershwin
Performed by Rita Hayworth (dubbed by Martha Mears) and Chorus
Music by Jerome Kern
Lyrics by Ira Gershwin and E.Y. Harburg
Performed by Gene Kelly, Rita Hayworth (dubbed by Martha Mears) and Phil Silvers
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Ce numéro est une surprise : Rita Hayworth, Gene Kelly et Phil Silvers s’y promènent en dansant et en chantant à travers un New York nocturne dans un style tout à fait novateur et qui annonce déjà tout à la fois Singin’ in the rain et lt’s always Fair Weather (Beau fixe sur New York). Le trio inquiète un policier soupçonneux, dérange un couple d’amoureux, joue aux indiens autour d’une boîte aux lettres, rencontre un laitier et un pochard qu’il soutient et qui le suit. Durant quelques minutes, le film possède un ton original qui doit de toute évidence tout à Gene Kelly et à celui qui était déjà son collaborateur d’élection, Stanley Donen.
Music by Jerome Kern
Lyrics by Ira Gershwin
Performed by Gene Kelly and Rita Hayworth
Music by Jerome Kern
Lyrics by Ira Gershwin
Performed by Gene Kelly and Rita Hayworth (dubbed by Martha Mears)
Music by Jerome Kern
Performed by Gene Kelly
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La danse nocturne de Gene Kelly avec son alter ego est un morceau chorégraphique dont l’originalité tranche sur le reste du film, affligé la plupart du temps d’un certain mauvais goût – souvent inhérent à quelques productions de la Columbia mal à l’aise avec le Technicolor – et d’une réalisation très inégale de Charles Vidor.
Music by Jerome Kern
Lyrics by Ira Gershwin
Performed by Rita Hayworth and Chorus

RITA HAYWORTH
Rita Hayworth fut une actrice magnifique, une vamp éblouissante, une pin-up d’anthologie, et pourtant la postérité ne lui rend pas justice. Mais ce personnage de sex-symbol castrateur, façonné par Harry Cohn, le patron de la Columbia, était à cent lieues de la véritable Rita…

GENE KELLY
Chorégraphe-né, Gene Kelly a su très tôt trouver le style athlétique et inventif qui allait faire son succès. L’« autre » monstre sacré de la danse au cinéma, avec Fred Astaire qu’il admirait tant, est aussi, à l’image de ses ancêtres irlandais, l’homme opiniâtre qui a lutté sans cesse pour sortir la comédie musicale de ses conventions.

GENE KELLY ET STANLEY DONEN : L’INVITATION À LA DANSE
L’audace et le brio de l’acteur-danseur Gene Kelly et du réalisateur Stanley Donen contribuèrent au regain de vitalité de la comédie musicale qui atteindra, grâce à eux, son apogée au cours des années 1950.

ANCHORS AWEIGH (Escale à Hollywood) – George Sidney (1945)
Anchors aweigh est la première rencontre à l’écran de Gene Kelly et Frank Sinatra, quatre ans avant Take me out to the ball game (Match d’Amour) et On the town (Un Jour à New York). Cette comédie musicale signée en 1945 par George Sidney regorge de bonne humeur, de chansons et de prouesses techniques.

ON THE TOWN (Un Jour à New York) – Stanley Donen et Gene Kelly (1949)
En 1949, le producteur Arthur Freed décide de donner leur chance à deux chorégraphes, Gene Kelly et Stanley Donen, pour réaliser un film moderne et stylisé. Si le premier est déjà un artiste confirmé, le second n’a pas vingt-cinq ans quand le tournage commence. C’est sûrement sa jeunesse, alliée à la nouveauté du propos, qui permet au tandem de sortir des sentiers battus pour innover.

SINGIN’ IN THE RAIN (Chantons sous la pluie) – Stanley Donen, Gene Kelly (1952)
Tourné en 1951 pour la MGM, le film de Stanley Donen et Gene Kelly jette un regard drôle et attachant sur le petit monde du cinéma hollywoodien. Un sommet de la comédie musicale, resté inégalé.
- CHRISTIAN-JAQUE : L’ÉLÉGANCE EN MOUVEMENT
- GINETTE LECLERC : ENTRE OMBRE ET LUMIÈRE
- GAS-OIL – Gilles Grangier (1955)
- ARSENIC AND OLD LACE (Arsenic et vieilles dentelles) – Frank Capra (1944)
- FRITZ LANG ET LE FILM NOIR : UNE TRAVERSÉE DE L’OMBRE
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Catégories :La Comédie musicale

