Le Film français

MANON – Henri-Georges Clouzot (1949)

Voilà une modernisation réussie (à l’inverse de celle de Jean Aurel, quelques années plus tard) du roman de l’abbé Prévost. On est en 1944, en plein marché noir. Desgrieux est un jeune FFI et Manon, qui aime le luxe, fréquente les maisons closes. On retrouve la noirceur de Clouzot, sa fascination-répulsion pour Manon, petit animal doué pour le plaisir. Cécile Aubry, qu’il giflera beaucoup sur le tournage, est le double de Bardot dans La Vérité, qu’il giflera aussi, mais qui, elle, lui rendra coup pour coup. La scène dans le désert, où Michel Auclair traîne sur son épaule une Manon agonisante, est caractéristique du cinéma de l’auteur. Et de l’époque. [Télérama – 2017]


En juin 1944, en Normandie, le jeune résistant Robert Desgrieux tombe amoureux de Manon, une femme condamnée par la rumeur publique. Ensemble, ils fuient à Paris pour retrouver le frère de Manon, impliqué dans des trafics sur le marché noir. Cette adaptation par Henri-Georges Clouzot du roman de l’Abbé Prévost, « Manon Lescaut », transpose l’histoire à l’époque moderne, en l’occurrence la période de l’après-guerre. Bien que centrée sur une histoire d’amour passionnée, elle reflète également les troubles de son époque et l’amoralisme des trafics. Le contraste entre les ignominies du monde et la naïveté de l’amour est frappant : « Rien n’est sale quand on s’aime », croit Manon. Souvent comparé à Loulou de Pabst, le film partage le thème de l’amour fou qui pousse à des actes contraires à notre volonté, mais diffère par la complexité du personnage féminin. L’écrivain de cinéma Ado Kyrou décrit Manon comme cherchant désespérément à être femme tout en réalisant un amour fou, ignorant le mal et niant instinctivement le péché. À seulement 20 ans, Cécile Aubry incarne ce personnage avec candeur, bien que sa carrière ultérieure soit plus connue pour « Belle et Sébastien ». Michel Auclair, dans son premier grand rôle, brille par son interprétation, rivalisant potentiellement avec Gérard Philipe. Le film de Clouzot est magistralement mis en scène, alternant moments de grande virtuosité et scènes tragiques et lyriques, avec des audaces comme la scène finale où Desgrieux transporte Manon dans le désert, presque christique. [L’œil sur l’écran – avril 2017]


« Quand l’idée de Manon s’est imposée, c’est que je cherchais une histoire sur les jeunes dans la guerre et dans l’après-guerre. C’est qu’en même temps j’avais sur le cœur certains tableaux de la Libération, c’est que l’asymétrie de l’amour de Desgrieux (Michel Auclair) à Manon (Cécile Aubry) correspondait à mes tiraillements avec Suzy (Delair), non pas comme dans le roman* avec des positions… persistantes – masochisme et coquetterie – mais le manque de concordance existant. » H. G. Clouzot.  *Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » de l’abbé Prévost

Clouzot l’a souvent déclaré, il a besoin d’une vision, aussi fugace soit-elle, pour que s’enclenche son processus créatif. La première image de Manon, c’est à la Libération, dans le train Paris-Bordeaux, qu’elle s’est offerte à lui. Il est coincé dans le couloir d’un wagon bondé entre deux gros messieurs. Il pense alors que ce serait beau de voir un homme chercher une femme dans ce train. Et pendant la longue et inconfortable nuit qui va suivre, il renverse son idée de départ. C’est la femme qui doit chercher l’homme.

Par hasard, en rangeant sa bibliothèque, le regard du cinéaste s’est arrêté sur un classique de la littérature du XVIIIe siècle, Manon Lescaut – « un roman qui m’avait terriblement frappé quand j’avais douze ans ». Immédiatement, il comprend qu’il a trouvé le vecteur romanesque idéal pour brosser, presque à chaud, un portrait précis et sans concession de ses contemporains. Le jour même, il dresse le schéma général de son futur film.

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« Prévost n’a pas écrit un roman historique ; il a tracé une étude de mœurs contemporaines. Les milieux qu’il a dépeints au cours de son intrigue n’existent plus et leur évocation n’offrirait guère qu’un intérêt rétrospectif. Mais si les ressorts qui faisaient mouvoir ses personnages, si les circonstances qui pouvaient les pousser à agir en tel ou tel sens, ont changé, les rapports de force entre ressorts et circonstances correspondant à notre époque doivent être demeurés les mêmes. En somme, je me suis livré au jeu de me demander ce que seraient, ce que feraient de nos jours et très précisément en 1944, au lendemain de la Libération, une Manon, un Desgrieux, un Lescaut. Le marché noir a remplacé le tripot ; Manon avide de plaisir étouffait dans le bistro campagnard de sa mère, Desgrieux est F.F.I. ; Lescaut vit à l’hôtel des subsides qu’il tire à procurer n’importe quoi à n’importe qui ; le financier n’est plus financier, il fait fructifier, dans l’importation clandestine du vin ou la vente au noir des surplus américains, les biens qu’il a accumulés à commercer avec les Allemands ; il n’a plus de laquais : il a des gardes du corps. » 

MANON – Henri-Georges Clouzot (1949) – Michel Auclair, Cécile Aubry

Son nom accolé à l’un des titres les plus fameux de la littérature française, le cinéaste se sent capable de se passer de vedette. Dès l’écriture du script avec Jean Ferry, il se dit « poursuivi par l’idée de faire un film avec des jeunes acteurs », De nouveau, il hante les cours de comédie. Au cours Simon, son regard s’attarde sur le jeu d’une petite lycéenne. Cécile Aubry, future auteure et réalisatrice du feuilleton télévisée Belle et Sébastien. Pour l’instant, elle est encore une totale inconnue. « Je faisais de la danse et je suivais aussi les cours de René Simon. J’avais seize ans, même si j’en paraissais quatorze, et je devais passer une scène. Par le plus grand des hasards, il se trouve que ce jour-là, Clouzot était dans la salle à la recherche de l’interprète de Manon. Je suis donc passée la première, pas du tout impressionnée et Complètement détendue. Audition catastrophique d’un point de vue professionnel, sublime quant à la spontanéité. Je ne savais pas du tout qui était Clouzot mais il m’a parlé à la sortie en me demandant mon nom et ce que je faisais dans la vie. Des mois plus tard, j’ai été convoquée par la production au 49 avenue de Villiers et j’ai emmené avec moi des photos de vacances. Clouzot avait déjà vu huit cents filles. J’ai joué une scène et je lui ai fait voir mes photos. Le lendemain, il a téléphoné à mes parents pour leur annoncer que je faisais le film. Après, cela a été une très longue période de travail avec lui. Un travail de Pygmalion pendant plusieurs mois. Il adorait que j’aie fait de la danse car cela donnait, d’après lui, une endurance. J’allais chez lui, rue Lagrange, plusieurs fois par semaine et il a exigé que je quitte le lycée. Il n’était pas du tout paternel, plutôt professoral. Il était prodigieusement cultivé et intelligent. J’étais de la pâte à modeler entre ses mains ; il disait toujours que l’on ne peut pas faire une comédienne avec une table mais que l’on peut tout faire avec quelqu’un qui est souple. Il m’a tout appris, quelques fois durement. Pour me faire articuler, il me faisait lire des pages de Proust, parfois de vingt à trente fois de suite. J’étais une élève devant son professeur. J’obéissais ! » [Clouzot Cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde (2011)]

Pour faire face à Cécile Aubry, le cinéaste choisit deux jeunes comédiens dont les carrières naissantes se partagent entre le théâtre et le cinéma. Michel Auclair, vingt-cinq ans, interprète Des Grieux. Manon est son cinquième film ;  il a été remarqué dans La Belle et la Bête de Cocteau et Les Maudits de René Clément. Serge Reggiani est Lescaut, le frère de Manon. Lui aussi est âgé de vingt-cinq ans. Il a débuté en 1942 dans Le Voyageur de la Toussaint de Louis Daquin, mais ce sont Le Carrefour des enfants perdus de Léo Joannon et Les Portes de la nuit de Marcel Carné qui lui ont ouvert celles de la renommée en 1946. D’abord pressenti, Daniel Gélin aura finalement été recalé : « J’ai été contacté pour le rôle de Des Grieux, mais je n’avais pas le physique idéal pour le faire et c’est donc Michel Auclair qui l’a interprété. Il avait été aussi question que je fasse Lescaut et ça a été Reggiani. A l’époque, j’étais toujours en concurrence avec Perrier, Reggiani, et même au théâtre avec Gérard Philipe ! » Pour autant, la distribution finale des rôles a donné lieu à une valse-hésitation selon Serge Reggiani : « Je devais jouer Des Grieux, mais pour le personnage de Manon, Clouzot a trouvé Cécile Aubry qui était très petite, très, très jeune et très fragile. A cause du physique, nous avons interverti les rôles : Michel Auclair qui devait jouer Lescaut a interprété Des Grieux et moi j’ai joué Lescaut. Dans le cas contraire, le contraste eût été trop violent avec Cécile. » 

Plus tard, en 1957, Clouzot expliquera au journaliste Robert Chazal que Manon lui a permis de mettre au point sa méthode de travail avec ses interprètes : « Je cherche d’abord en chaque acteur ce qui peut me servir. Naturellement, je décide en dernier ressort, je veux rester le maître absolu, ce qui est essentiel à l’unité du film, mais j’écoute toujours ce que me demandent les acteurs. Je leur indique ensuite ce que je désire et je tourne la scène autant de fois qu’il est nécessaire pour arriver à ce que je veux. Mais une fois que j’ai obtenu ce résultat je laisse toujours la faculté aux acteurs de rejouer la scène comme ils le souhaitaient. Et il m’arrive parfois dans le choix que je fais des différentes prises, de retenir justement celle où j’avais donné aux acteurs leur liberté. » 

Pour Manon, Clouzot veut désormais être le seul maître sur son plateau. Si Suzy Delair ou Ginette Leclerc lui ont permis d’expérimenter ses méthodes de direction d’acteurs, avec les monstres sacrés que sont Jouvet ou Fresnay, il n’a pu qu’infléchir leur jeu, pas l’inventer. Avec Manon, pour la première fois, il peut modeler à ses images la totalité de sa distribution ; sa réputation de sadique va s’en trouver confortée. Une légende naissante parfois alimentée en toute connaissance de cause par le principal intéressé. Dans Ciné-Revue, au cours du tournage, il pose avec Cécile Aubry et, les mains autour du cou de celle-ci, il simule une strangulation et roule des yeux de forcené. Si on raconte qu’il frappe son interprète ne dément pas. Ainsi, pour les besoins d’une scène dans la maison de passe, la jeune comédienne doit pleurer dans quinze plans. Chacun de ces plan nécessitant au moins deux ou trois prises, la comédienne doit donc solliciter ses glandes lacrymales trente ou quarante fois. Au début, elle arrive à pleurer toute seule. Mais rapidement les larmes ne viennent plus. « Aucun être humain ne peut arriver à faire cela seul », expliquera Clouzot, ajoutant que la comédienne lui lance alors « Bats-moi! »

Selon Reggiani le travail avec le cinéaste ne se fait pas dans la douleur : « Je n’ai pas eu le moindre problème avec Clouzot, le tournage s’est très bien passé. Il était directif, mais un peu à la manière de Jacques Becker. Il suggérait les choses, il les faisait sentir. C’était différent avec les femmes ; il était un tantinet misogyne. » Cécile Aubry reconnaît cette emprise du cinéaste sur ses interprètes féminines, tout en la tempérant : « Pour parvenir à ce qu’il voulait, il poussait les gens à bout, surtout les femmes, et il allait au-delà de ce que l’on peut imaginer. Il aimait beaucoup les femmes… Mais il a aussi déclaré qu’il avait besoin d’être amoureux des femmes avec lesquelles il travaillait…» Une affirmation qui sera corroborée par bien d’autres comédiennes. Pour la jeune Cécile Aubry, l’expérience n’est pas moins éprouvante : « Le tournage a été très long, très difficile, sept mois. Tout était prévu d’avance, la page gauche de son scénario était couverte de croquis. On n’improvisait pas ; il pliait les choses, les décors ou les acteurs, à sa volonté. Il sacrifiait tout à sa création. » 

Jean Cocteau assiste à la projection d’une copie de travail, sans musique. Il n’y a là qu’une poignée d’intimes, dont François Chalais. Le cinéaste veut savoir si le début de son film n’est pas trop long. Cocteau déclare aussitôt : « Ne coupe surtout pas Georges. C’est si tu coupes que cela sera trop long. » Clouzot coupera quand même. De toute façon, il avait décidé de le faire. À son avis, pour être valables, les conseils des autres doivent concorder avec ceux que l’on se donne à soi-même. Pour Cinémonde, Lo Duca est invité à la première projection privée de Manon. Dans une petite salle chargée de dorures que le journaliste qualifie d’«assyro-égypto-monégasques », Cécile Aubry, Noël Coward et Louis Jouvet sont présents. A la fin de la projection, Lo Duca note : « Cécile Aubry avait pleuré et H.-G. Clouzot nous regardait tous de ses yeux noirs et satisfaits. Jouvet resta figé avec son émotion pendant dix minutes. « C’est la suprême habileté de l’acteur », dit une mauvaise langue. Soit. Mais si un homme comme Jouvet a esquissé une telle mise en scène, qu’on songe à la grandeur du film pour lequel il a cru nécessaire devoir jouer le parfait spectateur… » À la mi-août 1949, le cinéaste et sa jeune vedette se rendent à la Mostra de Venise où Manon est projeté en compétition. « Clouzot jouait toujours son rôle de professeur, même si j’avais vieilli…» Quelques jours plus tard, ils reviennent de la Sérénissime lestés de l’une des plus prestigieuses récompenses du 7e art : le Lion d’Or du meilleur film. 

MANON – Henri-Georges Clouzot (1949) – Michel Auclair, Cécile Aubry, Serge

Sur le plateau, Clouzot retrouve ses fidèles techniciens : le chef opérateur Armand Thirard – avec lequel il a déjà tourné L’Assassin habite au 21 et Quai des Orfèvres -, le preneur de son William-Robert Sivel – présent sur tous ses précédents films -, le décorateur Max Douy et le directeur de production Louis Wipf. Ce dernier confirme l’état d’esprit qui anime cette garde rapprochée : « Clouzot admirait Thirard et avait une véritable amitié pour Sivel avec lequel il avait mis au point un numéro de duettistes / frères ennemis. Un jour, ils se sont même jetés des seaux d’eau à la figure ! »

Avec Max Douy, le cinéaste a travaillé le découpage technique du film en rééditant la méthode mise au point avec Quai des Orfèvres. Quatre-vingts plans sont établis pour vingt-cinq décors. Le décorateur doit aussi sillonner l’Hexagone pour faire correspondre la réalité aux rêves du story-board : « Pour Manon, nous avons eu deux mois de préparation, mais j’ai commencé bien avant à chercher le bateau. On a visité Marseille, Toulon, Nice. On l’a trouvé à Nice et nous l’avons reconstitué à Joinville sur le grand plateau qui remplaçait ceux qui avaient brûlé en 1940. Il y avait des choses difficiles à faire, des nuages par exemple. On projetait donc des grands nuages sur des grandes glaces et des écrans blancs. On faisait des expériences visuelles avec Thirard, c’était plutôt amusant. Le tournage a duré plus longtemps que prévu à cause de la fin dans le désert. Cinq semaines de tournage pour seulement quelques plans. Ça l’a beaucoup fatigué d’ailleurs. » Responsable de la production, Louis Wipf est aussi de tous les voyages et repérages : « Une partie de Manon s’est tournée en extérieur en Normandie. Pour la fin avec Manon et et Des Grieux dans le désert, Clouzot voulait un  décor bien précis, avec des ruines. Nous sommes donc allés repérer en Tunisie, mais nous n’avons pas eu les autorisations de filmer du Centre national tunisien à cause de l’histoire des Arabes attaquant les Israélites. Le producteur nous a envoyés en Algérie que nous avons parcourue de long en large sans rien trouver. Nous avons finalement tourné au Maroc. Nous avons alors rencontré des problèmes d’argent, le producteur ne pouvait plus financer les cinq semaines de tournage. L’équipe, une cinquantaine de personnes, dormait dans de grandes tentes et nous nous faisions nous-mêmes à manger. Les conditions de tournage étaient difficiles : il faisait très chaud le jour, mais très froid la nuit. Il était impossible de tourner entre midi et trois heures. Pourtant, Clouzot ne nous laissait qu’une heure de libre au déjeuner. Un jour Armand Thirard, le chef opérateur, s’est même trouvé mal. Clouzot nous a laissés tout l’après-midi, ce qui était absolument exceptionnel.»  [Clouzot Cinéaste – José-Louis Bocquet – Marc Godin – La Table Ronde (2011)]


HENRI-GEORGES CLOUZOT
Une personnalité mystérieuse et très controversée, une œuvre dont la noirceur et la cruauté ont rarement eu d’équivalent à l’écran : le moins que l’on puisse dire est que Clouzot ne laisse personne indifférent. Même ceux qui ne l’aiment pas reconnaissent en lui l’un des plus grands cinéastes du monde.



L’histoire :

Juin 1944. Lors de la Libération d’une petite ville normande, le jeune F.F.I. Robert Des Grieux (Michel Auclair) déserte, vole une jeep et enlève Manon Lecault (Cécile Aubry), une jeune fille facile condamnée par la rumeur publique. Ils fuient tous les deux à Paris où ils retrouvent Léon (Serge Reggiani), frère de Manon, un garçon qui gagne sa vie grâce au marché noir et aux faveuts de Monsieur Paul (Raymond Souplex), un richissime trafiquant. Des Grieux tente tout d’abord de vovre honnêtement, mais Manon prend vite de le goût de l’argent facile. Des Grieux se lance alors le marché noir avec Léon et accepte de remplir des missions généreusement rétribuées par Monsieur Paul. Un jour, Des Grieux réalise que Manon ne fréquente pas la maison de couture où elle prétend être mannequin. Il la suit et découvre qu’elle est la pensionnaire occasionnelle d’une maison close. Incapable de vivre sans elle, il se livre au trafic de la pénicilline et tue Léon avant de s’enfuir pour Marseille. Manon le rejoint et ils s’embarquent clandestinement pour la Palestine. Lors d’une traversée du désert avec une caravane de sionistes, ils sont attaqués par des méharistes arabes. Manon meurt dans les bras de Des Grieux qui agonise sur sa tombe.



Les extraits

En sortant de  » Manon  » de H.-G. Clouzot (par Henry Magnan)

Non, Manon n’est pas un chef-d’œuvre. Et je ne réclamais pas cette perfection. Et je suis satisfait d’avoir retrouvé hier soir, complète, vive et précise, heureuse ment dépourvue de ce tact qui finit par ne pas toucher chez d’autres, la personnalité de notre metteur en scène le plus vigoureux et probablement le plus original : Henri-Georges Clouzot, à qui nous devons, on s’en souvient, Le Corbeau, ce sommet, et Quai des Orfèvres, réussite moins ambitieuse sinon moins complète. Non, Manon n’est pas un chef-d’œuvre. Je vais tâcher à m’expliquer pourquoi je l’aime ainsi.

Clouzot, un jour que nous déjeunions ensemble, me dit l’ennui qu’il retirait de voir traiter en d’anciennes époques d’éternels problèmes à la scène comme à l’écran, Il n’hésita pas pour pousser son propos à trancher d’une lame d’ailleurs brillante jusqu’aux rubans verts d’Alceste :  » Les mœurs et le parler d’alors sont désuets, me dit-il à peu près ; et, puisque les caractères, lorsqu’ils sont bien étudiés, demeurent au fond les mêmes, rien n’empêche de les habiller à la mode du jour. «  Venant de lui, qui est un bon tailleur et devait surtout songer à Manon, l’affirmation n’avait rien d’inquiétant, et puis cela n’empêche quiconque de relire la Princesse de Clèves s’il lui répugne assez justement de crier :  » Madame de La Fayette, nous voici ! «  Peu après je lus un avis de l’abbé Prévost lui-même, qui, parlant de Manon Lescaut, écrivait :  » Chaque fait qu’on y rapporte est un degré de lumière, une instruction qui supplée à l’expérience ; chaque aventure est un modèle d’après lequel on peut se former ; il n’y manque que d’être ajusté aux circonstances où l’on se trouve. « 

Disons-le tout d’abord : l’adaptation est à la fois large et fidèle. Le F.F.I. Desgrieux, moderne chevalier sans particule, sauve de sévices outrageants, lors de la libération, la fille Lescaut, qui trop dansait avec les  » Frisés  » dans l’estaminet normand de son père. Tous deux s’aiment, se réfugient à Paris auprès du frère de Manon, jeune gouape sans scrupules,  » garde du corps  » dans le roman et mauvais surveillant ici de celui de sa sœur. Les fermiers généraux de l’abbé deviendront pour Clouzot et Ferry (coscénariste) d’obèses B.O.F. engraissés de vilenies, et Manon choisira toujours ses amants selon ce qu’ils pourront lui offrir ; Desgrieux trafiquera de tout un peu : vins, cigarettes, pénicilline. Sans grand succès : il n’est doué que, pour souffrir des inconstances intéressées de sa maîtresse. Mais  » on ne peut pas tout avoir, le fric et la romance « . Un meurtre, celui du frère Lescaut par Descrieux excédé, contraint le couple de fuir Paris ; passagers clandestins sur un cargo de sionistes, mêlés à leur cohorte d’émigrants décimée par les Arabes, ils mourront dans un désert de Palestine qui remplacera le Nouvel-Orléans des exilés du roman.

Ce trop bref résumé me permet de distinguer dans l’action deux préoccupations distinctes : celle -d’insérer l’événement dans l’actualité historique et qui répond au souci de Clouzot d’intéresser le public de 1949 ; celle de nous conter l’invariable histoire de l’impossible union d’une certaine exigence de pureté et d’un désir de confort que rien ne rebute. Union d’une petite  » garce pure « , inconsciente de broyer à pleines menottes le cœur de celui qu’elle aime et d’un adolescent passionné, aveugle, amoureux, le même qui s’indignait dans le texte de voir ces  » mains délicates exposées à l’injure de l’air « . Ce gui concerne l’actualité historique (bombardements – lamentable exode des juifs – peinture des milieux du marché noir d’après guerre) me paraît à peu près parfait. Ce qui rejoint l’anecdote personnelle me choque souvent : où je m’attendais à plus de libertinage je n’aperçois qu’un érotisme un peu sommaire, et puis, à bien y réfléchir, la préciosité même du style de l’abbé parvenait à accréditer en noyant le poisson la veulerie de Des Grieux, alors que le style direct de Clouzot, beaucoup plus à l’aise dans le cynisme que dans les demi-teintes où peut se fondre l’invraisemblable, accuse sa relative gratuité. D’autant que l’on accepte plus aisément d’un séminariste du dix-huitième siècle certains renoncements que d’un F.F.I. du vingtième. Tous les cadets de famille aujourd’hui font ce que bon leur semble. A ceux qui verraient pourtant plus de hardiesse dans le film qu’au long des pages du roman c’est  » non  » qu’il faut répondre : je préfère l’impureté de Manon 1949 à celle de Manon 1721. A l’époque on ne se serait guère avisé de s’en apercevoir.

Un moment du film me paraît d’ores et déjà promis aux anthologies. Il suit une séquence parfaitement invraisemblable qui nous entraîne à travers des oasis sitôt atteintes sitôt abandonnées pour de nouvelles fatigues, de nouvelles soifs. Ce moment poétique, et qui ravira les amoureux d’Ophélie, nous transporte sous un soleil pâle, dans un désert blond où se dressent des formes squelettiques de Dali ou de Jérôme Bosch, leur maître à tous. Il en est d’autres dont une si brève analyse ne peut rendre compte. Michel Auclair apporte la preuve de son grand talent : il est simple, direct, bouleversant aux derniers instants. Cécile Aubry, menue, potelée, émeut mieux qu’elle n’amuse, mais a de jolies moues pour hommes-chats. On devrait en tout cas sertir ses yeux clairs en chatons. Serge Heggiani est le meilleur. Souplex est drôle, André Valmy bon, Gabrielle Dorziat aussi. Aux images de Thirard il faut rendre justice : elles sont inoubliables. Henri-Georges Clouzot mérite tant d’éloges qu’il me prend envie d’effacer certaines réserves. Vous pouvez, vous devez, en confiance voir Manon. Les discussions suivront mais ne vous ennuieront pas.



L’ASSASSIN HABITE AU 21 – Henri-Georges Clouzot (1942)
Paris est sous la menace d’un assassin qui laisse une ironique signature : Monsieur Durand. L’inspecteur Wens découvre que le coupable se cache parmi les clients de la pension Mimosas, au 21, avenue Junot… Un plateau de jeu (la pension), quel­ques pions colorés (ses habitants), et la partie de Cluedo peut commencer. 

LE CORBEAU – Henri Georges Clouzot (1943)
Il pleut des lettres anonymes sur Saint-Robin, « un petit village ici ou ailleurs », et, comme l’annonce le narquois Dr Vorzet : « Quand ces saloperies se déclarent, on ne sait pas où elles s’arrêtent… » Tourné en 1943 à la Continental, dirigée par l’occupant allemand, ce deuxième film de Clouzot fut honni de tous.

QUAI DES ORFÈVRES – Henri-Georges Clouzot (1947)
« Rien n’est sale quand on s’aime », fera dire Clouzot à l’un de ses personnages dans Manon. Dans Quai des orfèvres, déjà, tout poisse, s’encrasse, sauf l’amour, qu’il soit filial, conjugal ou… lesbien. En effet, il n’y a pas que Brignon, le vieux cochon, qui est assassiné dans ce chef-d’œuvre. 

MIQUETTE ET SA MÈRE – Henri-Georges Clouzot (1950)
Henri-Georges Clouzot ne compte que quatre films à son actif, mais il fait déjà partie de l’élite des réalisateurs français. L’Assassin habite au 21 a été un grand succès public ; Le Corbeau bien que controversé  et Quai des orfèvres méritent le qualificatif de chefs-d’œuvre. Pour de nombreux exégètes de ClouzotMiquette et sa mère est considéré comme un passage à vide dans son œuvre.

LES DIABOLIQUES – Henri Georges Clouzot (1955)
Michel Delasalle est un tyran. Il dirige son épouse, sa maîtresse et son pensionnat pour garçons avec la même poigne de fer. Liées par une étrange amitié, les deux femmes se serrent les coudes. A coups d’images blanches comme des lames de couteaux, Henri-Georges Clouzot triture les miettes d’une histoire d’amour déchue. Impossible de comprendre comment « les diaboliques » ont pu succomber aux charmes autoritaires du directeur d’école. 

LA VÉRITÉ – Henri-Georges Clouzot (1960)
Tourné en pleine « bardolâtrie », La Vérité défraya la chronique. L’ogre Clouzot allait-il dévorer la star, qu’on venait de voir rieuse dans Babette s’en va-t-en guerre ? Après En cas de malheur, d’Autant-Lara, c’était son deuxiè­me grand rôle dramatique. Le succès fut à la hauteur du battage. Grand Prix du cinéma français, La Vérité décrocha un oscar à Hollywood.


RETOUR A LA VIE – Cayatte, Lampin, Clouzot, Dréville (1949)
Le Retour à la vie est un film noir dont l’initiative revient au producteur Jacques Roitfeld, à qui l’on doit notamment Copie Conforme de Jean Dréville avec Louis Jouvet. Marqué par le retour à la liberté de milliers de soldats et de déportés entre 1944 et 1945, Jacques Roitfeld a été sensible au douloureux problème de leur réinsertion dans la vie civile par l’extrême difficulté de la reprise d’une activité normale.




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